Ouvrir le menu principal

Recherche:Clefs pour mieux comprendre le monde et participer à son évolution/Spiritualité

Début de la boite de navigation du chapitre
Spiritualité
Icône de la faculté
Chapitre no 8
Recherche : Clefs pour mieux comprendre le monde et participer à son évolution
Chap. préc. :L'Homme au sein de la société
Chap. suiv. :Sommaire
fin de la boite de navigation du chapitre
Icon falscher Titel.svg
En raison de limitations techniques, la typographie souhaitable du titre, « Clefs pour mieux comprendre le monde et participer à son évolution : Spiritualité
Clefs pour mieux comprendre le monde et participer à son évolution/Spiritualité
 », n'a pu être restituée correctement ci-dessus.

Matérialisme et libertéModifier

Mais où trouver l’énergie et l’inspiration nécessaires pour mener à bien les innombrables réformes qui semblent souhaitables?

Dans une perspective matérialiste, nous ne pouvons compter que sur nos propres ressources, sur ce que l’évolution biologique a produit de meilleur. L’intelligence, la sensibilité et la volonté sont nos trois principaux leviers. Par l’observation, la réflexion et la réunion des efforts, notre connaissance du monde s’accroit et nous maîtrisons de mieux en mieux le milieu et les relations de toute nature. Grâce à l’éducation et au progrès des mentalités et des institutions, les contradictions sont globalement utilisées de façon plus constructive. L’intérêt du plus grand nombre peut ainsi être mieux pris en considération. En élevant le niveau de la sensibilité, nous avançons également dans le même sens. Si nous parvenons à un degré suffisant, beaucoup d’Hommes deviendront attentifs à ce que l’autre ressent et souhaiteront le voir atteindre la liberté et le bonheur qu’eux-mêmes s’efforcent d’atteindre. Les progrès sont lents et quelquefois discutables, mais l’amélioration de la condition humaine est néanmoins sensible. Nous sommes donc en droit d’espérer que malgré les inévitables erreurs, les retours en arrière et les accidents de parcours parfois très graves, l’humanité continuera d’évoluer vers plus de bien-être, de justice et de paix. Mais un certain nombre de questions se posent. La bonne volonté, la raison et l’éducation ont elles à elles seules le pouvoir de résoudre tous les problèmes ? Sont elles suffisantes, pour nous permettre de trouver des issues satisfaisantes aux conflits qui déchirent l’humanité et chacun d’entre nous ? Et tout d’abord : avons nous réellement la capacité de décider librement ? Quelle est l’origine de ce libre-arbitre que nous pensons avoir ?

 
L'azur se trouve de chaque côté des barreaux.

Pour que l’on puisse véritablement parler de liberté[1], il est nécessaire qu’il y ait un aspect de la personne qui soit à la fois non-déterminé et conscient. Dans la nature, tout est soumis à des lois. Lorsqu’on sort du rayon d’action de l’une, on se trouve inévitablement placé sous l’action d’une autre. S’il n’existe pas, dans notre être, quelque chose qui n’appartient pas à la nature, nous n’avons aucune liberté de choix car il n’y a en nous aucune instance capable de prendre des décisions en toute indépendance. En dernière analyse, la direction que nous prenons dépend entièrement de la nature des forces en présence et des phénomènes qu’elles produisent. Au regard du matérialisme, nous sommes simplement une portion d’espace-temps, une manifestation locale des forces universelles. L’intérieur et l’extérieur forment un tout. Nous sommes déterminés à la fois par l’un et par l’autre : par les conditions régnant dans le milieu, mais également par les caractéristiques et les tendances dont nous avons hérité – les unes et les autres étant le résultat de la multitude d’événements qui se sont produits depuis des milliards d’années[2]. Si l’on prend comme référence une philosophie qui exclut toute possibilité d’existence d’un autre ordre de réalité, à chaque moment nul ne peut se comporter autrement qu’il le fait[3]. Nous croyons décider alors que nous ne faisons que réagir automatiquement à des stimulations en fonction d’un programme intérieur. Qu’il soit sans cesse réactualisé au fur et à mesure des expériences ne change rien : la réorganisation est elle aussi un processus automatique. Notre volonté ne nous appartient pas : nous ne sommes maîtres ni de sa direction ni de sa qualité ni de son intensité. D’ailleurs, dans ce réseau très fin de déterminismes et d’événements aléatoires, il n’y a pas d’entité pouvant être libre. Nous sommes constitués d’un ensemble de caractères et, en fonction du contexte, il se produit un certain genre de réactions intérieures et extérieures. Et c’est cela que nous appelons nous-même.

 
" libre! "

Nous avons le sentiment de pouvoir choisir en notre âme et conscience. En réalité, en toutes circonstances, nous nous contentons de reprendre à notre compte les conclusions auxquelles sont parvenues les assemblées ou les réseaux de neurones. La complexité des processus et leur opacité peut faire illusion. Lorsque les informations sont imprécises ou qu’il existe une dissonance entre les différentes instances de décision, il peut y avoir hésitation ou orientation vers un supplément de recherche. Ceci peut donner l’impression qu’il y a quelqu’un qui est doté d’une liberté de choix. Mais finalement l’arbitrage s’opère automatiquement en fonction du contexte et d’un « programme » qui est le résultat d’une sélection aveugle et impersonnelle dépourvue de toute intention. Tout n’est qu’un jeu de forces : les tendances qui ont le plus de poids emportent chaque fois la décision. Nous disons : « je veux, je ressens, je pense.» Mais qui est ce « je » ? – C’est simplement la partie du psychisme qui coordonne les activités de l’organisme. Il les rattache au sens d’une identité commune qui persiste à travers le temps malgré les changements. L’ego est le représentant de l’être vis à vis de l’extérieur. Il en défend les intérêts. Mais lui aussi est une construction de la nature, un mécanisme entièrement conditionné : le contenu de ce qu’il s’efforce d’affirmer lui est imposé par des déterminismes de tous ordres. Il n’y a en lui aucune essence ni substance d’où pourrait provenir un véritable libre-arbitre, une authentique liberté de choix.

Dans une optique strictement matérialiste, ce que nous appelons liberté n’est que la possibilité d’exprimer les tendances qui par hasard se trouvent être présentes en nous. La recherche de la liberté n’est qu’un phénomène parmi d’autres. Il se déclenche inévitablement lorsque certaines conditions se trouvent réunies. Le désir de transformation est lui aussi un mouvement déterminé dans toutes ses composantes. Personne n’est véritablement responsable de quoi que ce soit puisqu’il n’y a rien qui permette de prendre une distance par rapport aux conditions naturelles et à leurs conséquences. N’oublions pas que toutes nos tendances sont, de proche en proche totalement déterminées par elles. D’ailleurs, si l’on reste dans un cadre strictement matérialiste, la notion de personne ne repose sur rien de consistant : c’est une simple convention. Ce statut peut être dénié à certains, si d’autres ont la volonté et le pouvoir de les en priver. Il suffit pour cela de les assimiler à de la vermine, à un déchet ou à un légume. L’Histoire et l’actualité ne manquent malheureusement pas d’exemples qui le montrent. La considération due à la personne ne tient désormais qu’à un fil. Il faudrait peut-être réagir avant que celui-ci ne se rompe : Selon un récent point de vue, du reste bien argumenté, nous ne serions qu’un écosystème où une multitude de cellules cohabitent, sont en compétition et coopèrent temporairement dans un relatif équilibre. La notion même de vie est parfois contestée : celle-ci n’étant après tout qu’un assemblage hautement complexifié de molécules ordinaires.

 
Contraints de nous combattre les uns les autres. Pourtant...

Finalement, si nous prenons le matérialisme au sérieux, rien ne nous autorise à prétendre que nous sommes fondamentalement différents d’une chose. À partir de quand serait-on passé de l’état d’objet à la condition de sujet ? On ne devient pas progressivement une personne : c’est tout ou rien. On entend souvent dire que la personne est construite par les relations sociales. Cette thèse repousse seulement la question de l’origine sans rien expliquer. La personne est enrichie et confortée par les contacts avec les autres mais pas crée par eux. Pour maintenir l’idée de personne, il est nécessaire de faire intervenir sous une forme ou une autre la notion de dualité. Dans la Tradition indienne, par exemple, la Nature est l’aspect féminin de l’être divin. C’est l’énergie créatrice consciente, personnifiée. La matière[4] est l’état dans lequel cette énergie se met pour faire émerger une base permettant l’existence de formes stables. La philosophie matérialiste prend en compte le seul aspect matériel, en excluant la possibilité qu’il puisse exister une région de l’être distincte et indépendante du devenir, qui soit à l’origine de l’espace et du temps et non incluse en eux. Mais s’il n’existe pas d’autre niveau que celui de l’interdépendance, qui serait libre par rapport à quoi ?


*


Toutes les valeurs reposent sur la liberté. Sans elle il ne peut avoir de conscience digne de ce nom, ni de courage, d’amour et de sincérité. Ces mots sont alors vides de sens car, en son absence, il n’existe aucun sol où pourraient s’enraciner des actes distincts du jeu automatique des causes et des effets, aucune source d’où ces valeurs pourraient jaillir même à dose infime. Dans une optique matérialiste, pour des raisons matérielles ou psychologiques, chacun ne peut faire autrement que d’agir en fonction de ce qu’il croit être son intérêt ou celui des personnes et des groupes avec lesquels il s’identifie et sans lesquels sa vie serait dépourvue de saveur ou de dynamisme. Et puisqu’il n’y a pas de référence universelle, rien de véritablement certain ou sacré : tout peut être à tout moment remis en question et supprimé. Et comme, de plus, il n’existe rien en nous sur quoi nous puissions nous appuyer en toute confiance, il ne nous reste plus qu’à nous en remettre aux experts, même si c’est sans grande conviction. Ainsi ébranlés dans nos fondements, nous n’avons plus rien de consistant à défendre. Nous devenons alors aisément manipulables. Les utopies totalitaires ont rendu suspect tout projet visant à réformer en profondeur l’ordre existant. La seule espérance d’un avenir meilleur qui soit encouragée est celle qui se fonde sur l’accès aux biens de consommation et aux diverses techniques proposées par les spécialistes.

Ne pouvant s’exprimer vraiment à l’intérieur de l’espace étroit qui leur est concédé, les recherches de sens prennent alors la forme d’une spiritualité de pacotille ou d’une adhésion inconditionnelle à des organisations très strictes, souvent fermées à tout dialogue. Les religions avec leurs dogmes ont des effets paralysants ou étouffants, mais au moins, le croyant peut comme ultime recours se tourner vers quelque chose de supérieur. Si misérable qu’il soit, si désespérant que lui apparaisse le monde, il a tout de même la possibilité de trouver un réconfort en pensant qu’il existe un état transcendant ou un être sublime quelque part. Et cela peut lui donner l’espoir d’un changement profond, le courage de lutter ou la force d’aimer. Dans une perspective matérialiste, il n’existe pas de source intérieure vers laquelle l’être humain puisse se tourner pour trouver un élargissement, un éclaircissement ou un élan décisif. Ce qui heureusement n’empêche pas certains défenseurs de cette philosophie de faire preuve d’une élévation d’esprit et d’une grandeur d’âme particulièrement admirables.

Le matérialisme peut sembler libérateur dans la mesure où il élimine la possibilité d’une oppression venant d’une puissance supérieure ou de ceux qui sont sensés en être les représentants. Il laisse le champ libre aux progrès que les êtres humains sont capables d’introduire. Malheureusement, comme il réduit l’Homme à des mécanismes, il tue dans l’œuf l’idéal de liberté. Il est bon que chacun puisse adhérer à la philosophie qui lui convient personnellement à un moment donné. Par bonheur, en règle générale, il est désormais possible de se déclarer athée ou agnostique sans risquer d’être proscrit. Mais, souvent, le matérialisme est présenté comme allant de soi, comme la seule attitude conforme aux principes de la raison et en accord avec les découvertes des sciences. Cette assurance impressionne. Elle dissuade bon nombre de ceux qui de prime abord seraient plutôt enclins à s’aventurer dans d’autres directions. En réalité, la matière a acquis un statut trop équivoque pour pouvoir être considérée comme la référence absolue : ce qui est à la racine de tout. En effet, les sciences physiques nous apprennent qu’il y a eu un temps où la matière n’existait pas encore. Elles attirent également notre attention sur le fait qu’en elle le vide a une importance considérable. Elles nous enseignent également que ses constituants élémentaires se présentent à la fois sous forme d’onde et de corpuscule. En définitive, personne ne sait véritablement ce qu’elle est.

 
Maintenons le flambeau allumé!

La liberté ne peut pas être une simple propriété émergente car, dans ce cas, son essence dépendrait de conditions particulières. Dans ses fondements même, cette liberté ne serait pas libre. Si elle existe, elle doit être présente dès l’origine, du moins en puissance ou sous une forme embryonnaire. Elle est comme une graine qui se développe dès que les conditions propices apparaissent et qui se déploie ensuite peu à peu dans de multiples directions. La plupart des matérialistes doivent sans doute vivre dans deux univers qui ne se rencontrent jamais. Dans leur vie quotidienne, ils raisonnent et se comportent comme si en eux il existait bien quelqu’un qui dispose d’un authentique pouvoir de décision et qui fait parfois des choix qui l’engagent en tant que personne. Et ils considèrent les autres de la même manière, pensant qu’eux aussi sont réellement responsables de leurs actes. Ils semblent oublier que, si nous adhérons aux thèses matérialistes, nous devons également accepter ce qu’elles impliquent et abandonner totalement et définitivement tout espoir de liberté.

  1. Être libre signifie être capable de faire d’autres choix que ceux auxquels nous conduisaient les déterminismes de tous ordres, qu’ils soient internes ou externes
  2. Ce qui est puissant dépend moins de ce qui est faible que le contraire, mais cette plus grande autonomie est toute relative car l’un et l’autre sont des éléments d’un système où tout est interdépendant.
  3. Un organisme peut être extrêmement complexe et doté de facultés prodigieuses, il n’est pas libre pour autant.
  4. Dans cette optique, les particules peuvent être comparées à des nœuds d’énergie. De son côté, la physique actuelle les définit comme de l’énergie structurée par de l’information.

L’hypothèse de l'âmeModifier

Pour ma part, je ne me résigne pas à devoir ainsi renoncer à la liberté. Comme le matérialisme ne lui donne pas la moindre chance d’exister, je dois chercher ailleurs les indications dont j’ai besoin pour vivre pleinement.

Un certain nombre de philosophies reposent sur la conviction qu’il existe un espace intérieur n’ayant pas son origine dans la nature, ne résultant donc ni de ses lois ni de leurs conséquences proches ou lointaines. Généralement appelée âme ou psyché[1], cette entité serait présente en chaque personne. On ne peut pas au nom de la science, légitimer ou exclure a priori cette hypothèse. – Tout au plus peut-on soutenir qu’il est possible de s’en passer pour expliquer les phénomènes que nous observons. Des personnes apparemment dignes de confiance relatent des expériences qui tendraient à accréditer l’hypothèse de l’âme. Ces hommes et ces femmes sont-ils victimes d’une illusion ou est-ce au contraire le commun des mortels qui est partiellement aveugle?

Une grande incertitude règne, mais l’enjeu est d’une telle importance que, même si les probabilités de succès sont faibles, pour moi il n’y a aucun doute : l’aventure vaut la peine d’être tentée. La foi authentique n’est pas une simple croyance mais une faculté qui vient directement du cœur de l’être. C’est un élan qui incite à se rendre disponible et à tout mettre en œuvre pour favoriser l’émergence du meilleur qui puisse arriver. La foi se développe en fonction des résonances qui s’éveillent dans les profondeurs de l’être, au contact du monde. Elle peut ne pas être consciente. Reflétant au départ les conditionnements et le vécu de chacun, elle se dévoile progressivement sans contenu préétabli. Ainsi ouverte sur l’inconnu, elle est indemne de tout dogmatisme et des mille et une formes de l’intolérance.

Nous avons vu que, dans le cadre du matérialisme, personne ne peut être autre chose que ce qu’il est déterminé à être. La recherche d’une âme éventuelle est donc elle aussi un évènement produit mécaniquement par de longs enchainements de causes et d’effets. Tout bien considéré, celui qui emprunte cette voie ne pouvait pas ne pas aller dans ce sens. Selon le point de vue que l’on adopte, cette recherche est donc soit légitime soit déterminée. Celui qui le souhaite peut prendre cette direction en toute quiétude car, quelle que soit la nature de la réalité, il ne trahit en rien les principes élémentaires de l’honnêteté éthique ou intellectuelle. La spiritualité est souvent réduite à sa dimension de remède permettant d’atténuer l’angoisse suscitée par la mort ou, plus généralement, à sa fonction consolatrice envers tout ce que la réalité comporte de tragique. Les motivations essentielles sont d’un autre ordre. Parmi les chercheurs d’absolu, on rencontre une proportion relativement importante de personnes fortes et courageuses. La plupart d’entre elles ne cherchent pas à se rassurer à tout prix ou à combler un quelconque sentiment d’infériorité. Elles prennent cette orientation car elles ressentent le besoin de s’ouvrir aux aspects les plus subtils de leur être et à la nature profonde du monde. Souvent, elles espèrent aussi que cela leur permettra d’entretenir des relations plus harmonieuses et plus fécondes avec l’ensemble de ce qui existe. Pour moi, à un certain niveau, la question se présente sous une forme qui n’est pas très éloignée du pari pascalien. S’il n’y a rien d’essentiel à découvrir au centre de mon être, c’est que je ne suis rien par moi-même. Rien ne peut donc être perdu car il n’existe pas véritablement une personne pouvant perdre quoi que soit. Si par contre, ce que je cherche existe bel et bien, il doit sans doute ouvrir l’accès à une authentique liberté et à des réalisations infiniment précieuses. En comparaison, il faut bien le reconnaître, les philosophies matérialistes ne nous offrent que des lots de consolation. Certaines aspirations sont trop subtiles pour pouvoir être satisfaites par des moyens techniques ou par l’intermédiaire d’institutions, aussi perfectionnées qu’elles soient.

Pour s’engager dans cette voie, il n’est pas nécessaire d’adhérer à un système de croyances particulier. Il suffit pour cela d’un léger espoir et l’envie de tenter sa chance. Néanmoins une précaution s’impose. Il serait dommage de gaspiller notre énergie dans une voie qui ne débouche sur rien. Notre cheminement doit donc inclure la possibilité d’un retour en arrière relativement aisé. Nous devons pouvoir retrouver une base neutre en cas de besoin. Si des alternatives sont prévues, nous n’hésiterons pas à rebrousser chemin si nous découvrons qu’il s’agit d’une impasse. Nous demeurerons ainsi disponible pour répondre honorablement aux appels de la vie telle qu’elle est, et participer autant que possible à l’édification d’un monde meilleur. – La seule différence est que, dans ce cas, ce sera avec des moyens plus modestes et dans une plus humble perspective. Même si nous sommes de simples étincelles de hasard dans un monde dépourvu de sens, nous pouvons tout de même essayer de faire de la vie terrestre un feu d’artifice, une œuvre d’art qui illumine nos existences et leur donnent une valeur transfiguratrice face au néant et au tragique de la condition humaine. Dans le cadre du matérialisme, une telle aspiration ne serait qu’une improbable flamme, jaillie fortuitement d’on ne sait quelle friction et suspendue au dessus du vide. Mais, après tout, qu’importe : à défaut d’illustre origine nous aurions une noble fin.

Au point où nous en sommes, la possibilité de tenter le grand jeu est toujours ouverte. La diversité des approches est immense. En dépit des divergences et des rivalités, il existe une sorte de tronc commun : un état d’esprit et un certain nombre de préceptes présents dans la plupart des voies ou des démarches que l’on qualifie de spirituelles. Ces points essentiels ne sont d’ailleurs pas incompatibles avec les conclusions de la raison naturelle. Nous pouvons partir de là sans sans trop de risques. Nous avancerons ensuite pas à pas, en nous fixant chaque fois les objectifs qui pour l’instant nous semblent accessibles et compatibles avec l’idée que nous avons de nous-même et de notre rôle. Une fois qu’ils auront été atteints, nous ferons un tour d’horizon pour étudier les nouvelles possibilités qui s’offrent désormais à nous. À chaque étape du cheminement, tout doit être consciencieusement remis en question jusqu’à ce que la voie à suivre apparaisse clairement. Nous pourrons également voir dans quelle mesure l’expérience mérite d’être poursuivie. En procédant ainsi, nous réduirons les risques d’enfermement et nous pourrons avancer sans arrière-pensées, en bénéficiant de la participation de l’ensemble de nos facultés.


*


Il n’est évidemment pas possible de décrire l’âme comme s’il s’agissait d’une réalité matérielle. De plus, rien ne peut remplacer l’expérience personnelle. La véritable connaissance est celle que l’on acquiert lorsqu’on devient conscient de sa présence en nous. Afin de faciliter les recherches, il peut cependant être utile d’avoir un aperçu de ce qui nous attend. On appelle âme ou psyché la partie centrale de notre être. Elle est la plus intime, celle qui est permanente, ce que nous sommes essentiellement. En elle est le meilleur de nous-même : ce qui en nous demeure toujours conscient de l’unité de tout ce qui existe. C’est une pure puissance de joie, d’amour et de lumière. Si nous sommes capables d’aimer, de faire preuve d’un véritable courage ou d’accomplir des gestes désintéressés, c’est grâce à cette présence élévatrice au cœur de notre être. L’âme s’oriente spontanément vers le Vrai, le Bien et le Beau. Sa préférence se porte toujours vers leurs expressions les plus sublimes. Elle s’efforce d’influencer l’ensemble de l’être pour qu’il accepte ces valeurs comme siennes et agisse en conséquence. Dans le même temps, elle nous incite à nous détourner de tout ce qui les déforme ou les étouffe. Quel que soit le domaine, le mouvement qu’elle imprime tend vers la plénitude et la grâce.

La psyché est notre guide, la lumière intérieure, le veilleur en nous, le chef d’orchestre qui doit diriger, coordonner et harmoniser le jeu de ces instruments que sont le corps, la vie et les facultés mentales. Pour l’instant, ce rôle est généralement tenu par l’égo. L’influence de la psyché est donc indirecte. Toutefois, une évolution peut avoir lieu. Elle peut imprégner de plus en plus toutes les parties de l’être et stimuler leur développement. Nous pouvons aussi l’aider à passer au premier plan et devenir ainsi effectivement le maître. L’âme n’est pas une création de la nature : elle émane directement de la source de tout, de cet infini conscient dont elle est une des innombrables émanations. C’est une étincelle jaillie du feu divin, la part divine dans l’individu, le divin en évolution dans le monde. Au plus profond d’elle-même, elle jouit de chaque circonstance quel que soit son contenu et assimile en chacune ce qui est essentiel. Toutefois, afin de participer authentiquement au jeu de cette vie, une partie d’elle-même consent à l’emprisonnement dans la matière. Elle en épouse ainsi toutes les fluctuations et peut réellement soulever le monde depuis l’intérieur. C’est à partir d’elle que nous avons la possibilité de nous transformer. Si nous voulons que l’existence soit véritablement harmonieuse et dévoile toute l’étendue de ses richesses, nous devons lui permettre de passer au premier plan.

  1. On appelle également psyché, un miroir orientable. Il présente une certaine analogie avec l’âme qui peut refléter : d’une part la nature, d’autre part ce qui transcende l’univers, l’espace et le temps.

Au carrefour de l'espéranceModifier

La recherche spirituelle repose sur la conviction qu’il existe quelque chose de plus important que ce que nous pouvons connaître par l’intermédiaire des sens. Ceux qui s’aventurent sur cette voie pensent que cet aspect de l’être leur permettra de comprendre le sens profond de tout ce qui existe. Ils espèrent aussi qu’il les aidera à dépasser la condition humaine ordinaire et tout ce qui s’y rattache. Pour s’approcher de cette réalité essentielle, établir un contact et bénéficier de la relation, il est préférable qu’un certain nombre de conditions se trouvent réunies. Celui qui veut progresser résolument dans ce sens doit avant tout adopter une attitude intérieure qui facilite l’accès à cette dimension. Il est par ailleurs souhaitable qu’il oriente sa vie en conséquence et, si le besoin s’en fait sentir, qu’il ait recours à des méthodes appropriées.

Par-delà la diversité des enseignements et des pratiques, il est possible de déceler des lignes directrices à peu près constantes, plus ou moins marquées selon les époques et les civilisations. Ce qui les réunit est l’aspiration à un authentique dépassement de soi, à une libération profonde de tout ce qui déforme, rapetisse ou obscurcit les différents aspects de l’existence. Le désir de faire l’expérience de l’infiniment sublime est souvent lui aussi à l’origine de cette quête. Dans certains cas, cet absolu est conçu ou expérimenté sous la forme d’un être personnel susceptible de nous éclairer, nous rendre meilleur et combler notre soif d’amour. Aucun mot n’est suffisamment modulable pour incarner toute l’étendue et la profondeur de ce qui est recherché. Pour rendre compte de ce qui transcende toutes les catégories, nous devons nous contenter de symboles et d’approximations, inévitablement réducteurs et subjectifs. Au-delà de tout et néanmoins ce qu’il y a de plus intime, la réalité absolue ne peut être résumée par aucune formule ni assignée à résidence dans un enseignement ou une synthèse aussi complets qu’ils puissent sembler. Ceci ne doit pas être perdu de vue même si nous avons recours à ces moyens pour éviter d’errer sans fil conducteur dans l’infini des possibles.

Pour entreprendre le voyage, aucune croyance n’est indispensable. La compassion, l’abnégation, la connaissance et la maîtrise de soi tiennent une place importante dans la plupart des démarches qualifiées de spirituelles. Mais ces vertus ont déjà une valeur en elles-mêmes, indépendamment de toute option philosophique. Elles sont présentes chez les athées comme chez les agnostiques ou les croyants. Les frontières sont perméables, et certains chemins peuvent être parcourus dans le seul but de parvenir à un meilleur équilibre ou un degré d’harmonie plus élevé.


*


La spiritualité est un moyen d’évolution consciente. Elle s’appuie sur les processus déjà à l’œuvre dans la nature mais elle les intensifie grâce à une concentration d’énergie comparable à celle produite par un laser. Lorsqu’elle est couronnée de succès, il en résulte une plus grande cohérence, une intensification de nos facultés et une amélioration générale de notre vie et de notre action. Cela facilite aussi l’unification de l’être dans le respect des différents plans et permet le développement d’un profond sentiment d’unité avec l’ensemble de l’existence. Dans la spiritualité envisagée de ce point de vue, les moyens utilisés et les croyances sont considérées comme secondaires. L’accent est mis sur l’attitude intérieure. En tout premier lieu sur la sincérité. Capable d’ouvrir toutes les portes, cette qualité d’âme se caractérise surtout par une aspiration authentique et par la tentative de vivre en accord avec ce que notre conscience actuelle nous présente comme le plus grand bien. Ce qui est recherché est la pleine conscience, un haut degré de perfection et un bonheur sans mélange, non pour pour soi-même en particulier mais pour tous ceux qui parcourent les chemins de la vie. Chacun se consacre à ce Grand Œuvre à travers le prisme de sa personnalité et en fonction des possibilités que lui permet son degré d’évolution.

La spiritualité est par excellence un espace de liberté. Comme elle relève de ce qui est central, du plus intime, on ne peut forcer personne à aller dans ce sens, ni véritablement l’en empêcher. Elle peut être entreprise quelle que soit la situation où l’on se trouve. Et comme elle ne comporte pas nécessairement de signes distinctifs, quelqu’un peut s’y consacrer intensément à l’insu de tous. L’objet final de cette quête est le Tout infini qui embrasse tout et qui dépasse tout. On peut donc lui réserver l’exclusivité sans renoncer à rien sauf aux limitations de conscience, de sensibilité et de pouvoir qui sont les nôtres actuellement. Il n’y a d’ailleurs aucune dichotomie entre le sacré et le profane. Il s’agit de retrouver le monde divin à l’intérieur duquel en réalité nous vivons, mais sans en être conscients. Il existe de nombreuses voies d’accès. Elles ont déjà une valeur en elles-mêmes mais l’essentiel est ce qu’elles permettent d’atteindre : le but qui les dépasse. Le chemin ne doit pas être confondu avec l’objectif poursuivi. Il est possible de parvenir au sommet d’une montagne en suivant des trajectoires diamétralement opposées. Tout dépend de la situation où chacun se trouve et des ressources dont il peut réellement disposer. Certaines voies sont abruptes alors que d’autres s’élèvent en pente douce. Il existe également des itinéraires qui décrivent une sorte de spirale qui croise chaque chemin ou l’emprunte à un moment ou à un autre. Cette façon de procéder augmente les risques de désorientation mais elle accroît également l’espoir d’une plus vaste compréhension.

Souvent, les adeptes des différentes voies se méfient les uns des autres ou se combattent. Heureusement, au fur et à mesure de l’ascension, les malentendus s’atténuent et les points de vue se rapprochent. À partir d’un certain niveau, tous font l’expérience de la même réalité. Toutefois, chacun établit avec elle un contact personnel. Il la perçoit avec la sensibilité et les capacités dont il dispose et l’exprime à l’aide des données culturelles qu’il a assimilées. Les récits et les œuvres d’art que cette apothéose inspire auront donc chacun une tonalité propre et donneront lieu à des développements très divers.


*


Le cheminement spirituel peut être abordé selon trois axes principaux : l’action, la connaissance et la sensibilité. Lorsqu’un développement intégral est recherché, une synthèse est nécessaire. Chaque être humain étant un cas particulier, le contenu de cette synthèse variera beaucoup d’une personne à l’autre. Si toutes les facultés sont mises à contribution et cultivées, elles se renforcent mutuellement : tout développement de l’une aidant les autres à donner leur pleine mesure. Il ne s’agit évidemment pas de juxtaposer des éléments hétéroclites souvent peu compatibles entre eux. Ce sont les principes et l’esprit de chaque voie qui doivent servir de base. Ainsi, il sera possible de bénéficier de ressources variées sans mettre en péril la nécessaire cohérence interne de notre démarche. Il existe de nombreux procédés et des techniques psychologiques suffisamment fiables pour pouvoir y contribuer.

Au fur et à mesure de son avance, le chercheur doit renouveler ses points d’appui. Ce qui était une aide peut devenir une pierre d’achoppement ou une solution de facilité qui empêche d’avancer. Le statut des obstacles n’est pas non plus immuable : chemin faisant, certains se transforment parfois en opportunités ou en tremplins. Comme les progrès accomplis conduisent à des changements de perspective, notre appréciation des événements se modifie. Ce qui semblait banal révèle des richesses insoupçonnées. Cette réévaluation conduit à des réarrangements fructueux : un problème peut ainsi devenir la solution d’un autre. Les poisons eux-mêmes sont appréhendés différemment. Correctement utilisés, certains se transforment en remèdes. Notre aptitude à les supporter se développe elle aussi, et elle augmente en proportion de notre croissance.

Les risques de chute et d’égarement sont réels : c’est une des raisons pour lesquelles, en règle générale, il paraît souhaitable de pouvoir bénéficier de l’aide d’un guide expérimenté. Mais, étant néophyte, comment évaluer le degré de confiance que l’on peut accorder à ceux qui semblent pouvoir tenir ce rôle ? Pour ne pas s’illusionner, il est nécessaire de sonder la profondeur des êtres. La façon dont une personne réagit lorsqu’on la contredit est particulièrement révélatrice. Ici, aucun compromis n’a de sens. – Un chercheur de vérité ne doit pas craindre de devoir affronter seul les difficultés du chemin. Un ensemble de qualités sont requises de part et d’autre. Le guide authentique est avant tout quelqu’un qui est maître de lui-même. Il vit en permanence en accord avec l’esprit de ce qu’il enseigne. Étant libéré de toute ambition personnelle, il peut, du plus profond de lui-même, se consacrer à la progression de ceux qu’il assiste et éclaire. Il le fait toujours en respectant les particularités de leur nature et les lignes de développement qui leur sont propres. Il n’incite personne à se couler dans un moule aussi sublime soit-il. Il sait que ce renoncement couperait le disciple de ses meilleures ressources. Cela réduirait considérablement la participation de la dimension individuelle qui, ne l’oublions pas, est nécessaire à une réalisation intégrale de l’absolu. Le vrai maître ne confine pas à une longueur d’onde particulière. Il aide chacun à atteindre un état où il pourra recevoir consciemment et sans perturbation ce que chaque aspect de l’univers peut lui transmettre. Le chercheur doit lui aussi faire preuve d’empathie et, tout en restant vigilant et sincère, adopter une attitude qui facilite la tâche de celui qui a accepté de l’aider. Les enseignants peuvent éclairer, baliser le chemin et le rendre plus aisément praticable mais ils ne peuvent rien changer au fait qu’il monte. La gratitude est un don que chacun peut faire : il suffit pour cela d’un peu de lucidité. Que serions nous sans les multiples trésors de connaissance et d’amour qui nous ont été offerts ?


*


Nous sommes ici dans un domaine où aucun témoignage ne peut être considéré comme tout à fait concluant. Il est néanmoins parfois nécessaire de trancher. Laisser les questions fondamentales en suspens augmenterait le risque de vivre à contre-sens. La seule façon d’obtenir des réponses décisives est de voir ce qui advient lorsqu’on se lance soi-même dans l’aventure. Au début, les expériences que nous traversons peuvent avoir l’amertume d’un poison mais si nous persistons, elles deviennent aussi douces qu’un nectar. Lire des ouvrages et y réfléchir s’apparente au fait de « consulter un menu. » Cela donne un avant-goût de ce qu’il est possible de vivre et procure temporairement un certain bien-être. Mais si l’on aspire à une croissance effective, il faut se pénétrer de leur substance afin que ces nourritures spirituelles fassent partie intégrante de notre être et jouent un rôle dans tous les domaines de notre vie. Cette alchimie n’est cependant possible que si nous allons au-delà des mots pour appréhender les réalités essentielles sur lesquelles reposent ces enseignements. Les reformuler dans notre propre langage est un premier pas dans cette direction.

Ces enseignements ne doivent pas être considérés comme des modes d’emploi ou des recueils de recettes pour tirer le meilleur parti de l’existence. Ils s’apparentent plutôt à des chants qui, entre autres, nous invitent à « habiter poétiquement le monde. » Pour que les objectifs fondamentaux soient atteints, il est nécessaire que la pratique soit irriguée par un dynamisme, une sensibilité et un discernement suffisants. Ceci ne se produira que si nous opérons la jonction avec notre véritable personnalité. Celle-ci ne doit pas être confondue avec la personnalité d’adoption qui, elle, s’est construite sous la contrainte ou pour coïncider avec les attentes de toute provenance. Nous avons consenti à des substitutions à cause des avantages immédiats que nous pouvions en retirer ou par peur d’être rejeté. Il nous faut à présent retrouver autant que possible l’état naturel de nos réactions : ce qui advient spontanément lorsque, ne désirant rien et ne craignant rien, les tensions sont réduites au minimum. Notre tâche sera facilitée si nous parvenons à dénouer les schémas inconscients qui brouillent les repères et empêchent le libre déploiement de notre potentiel. L’élan vers le but à atteindre peut nous y aider. Parallèlement, il est important de tenir compte d’où nous partons, en nous prenant de bon gré tel que nous sommes, confiants malgré notre petitesse. Ne dit-on pas qu’un voyage de mille lieues commence par un pas ? Ce que nous sommes ou croyons être est d’ailleurs secondaire : Ici, notre progrès repose sur une force qui nous dépasse infiniment.

« Les chapitres qui vont suivre doivent presque tout à l’œuvre de Sri Aurobindo. J’ai essayé de respecter au mieux l’esprit de ce qu’il a cherché à transmettre. Il ne s’agit pas cependant pas d’une transcription fidèle. Certains développements ne proviennent pas de son enseignement. D’autres comportent des éléments qui ont été librement transposés pour pouvoir s’adapter aux contours et aux objectifs de l’instrument que j’ai cru bon de forger. Je profite de cette parenthèse pour demander au lecteur de bien vouloir me pardonner pour les inexactitudes que cet ouvrage doit sans doute contenir et pour les fois où, à mon insu, j’aurais pu l’induire en erreur. »

À la recherche de l'action libre et harmonieuseModifier

Sur cette voie, l’instrument principal est la volonté. C’est elle qui doit tout particulièrement être éduquée, vivifiée et réorientée. La volonté est cette faculté qui permet de mobiliser des ressources dans une direction déterminée. Elle nous rend capables de refuser ce qui paraît nuisible et nous aide à maintenir le cap jusqu’à ce que nous ayons atteint les objectifs que nous nous sommes fixés.

L’individu cherche tout d’abord à satisfaire les tendances qui sont présentes en lui. Il agit en conséquence, poussé par ses désirs et l’egocentrisme naturel. C’est la première loi à laquelle il obéit. À ce stade, le monde lui apparaît avant tout comme un milieu où, tout en se protégeant, il puise ce qu’il peut en fonction de ses besoins. Mais les désirs des uns et des autres sont souvent antagonistes ou démesurés. Chaque groupe établit donc des règles qui sont imposées ou transmises au moyen de l’éducation. Les meilleures d’entre elles sont au service de l’intérêt général et favorisent un début de maîtrise de soi. La création de valeurs communes facilite les prises de conscience, les relations d’égal à égal et les réalisations de grande envergure. Peu à peu le sens moral et l’éthique se développent. L’adhésion de l’individu devient plus intime. La part de la réflexion augmente. La mise en application se fait avec davantage de souplesse : elle prend de plus en plus souvent la forme d’un art de vivre. La morale authentique est basée sur la volonté de protéger ce qui est précieux et le désir de ne pas provoquer de souffrances inutiles. Elle ne comporte pas de tentative de culpabilisation. L’éthique consisterait plutôt à faire les choix qui permettent de vivre harmonieusement, dans le respect des valeurs essentielles. L’éthique sociale se contente de fixer un dénominateur commun, des orientations acceptables par chacun, quelles que soient par ailleurs ses propres convictions et sa façon de vivre. Il y a cependant presque toujours un parti-pris et certaines valeurs sont privilégiées au détriment d’autres. Souvent pourtant, malgré les apparences, celles qui sont dépréciées sont tout aussi nécessaires. Les problèmes qui en résultent conduisent à la perplexité et à des crises intérieures parfois profondes.

Il est difficile de tout concilier. Dans une situation donnée, comment savoir si l’on doit privilégier l’amour ou la justice, le général ou le particulier... la beauté ou l’aspect pratique ? Les investigations de type scientifique ou philosophique n’apportent pas un éclairage décisif : elles renvoient finalement chacun en face de lui-même. – Ce qui, d’ailleurs, est heureux. Pour échapper aux déchirements, au relativisme stérilisant et aux hiérarchies arbitraires, il serait nécessaire de pouvoir s’élever à un niveau où l’on dispose d’une vision panoramique. Embrassant alors l’ensemble de la situation d’un seul regard, nous pourrions accorder à chaque élément la place qui lui revient. La marche à suivre apparaîtrait ainsi plus clairement. Une autre solution consisterait à trouver en soi la source commune des différentes valeurs : le centre ultime où elles ne sont pas encore séparées. Diverses Traditions affirment que c’est possible. Pour éclairer les chercheurs et et les orienter, un certain nombre de lignes directrices sont quelquefois proposées. Quelques unes méritent une attention particulière.


*


Sur ce chemin, il est primordial de prendre conscience de l’unité de tout ce qui existe. Dans le grand jeu cosmique, la diversité est nécessaire et les rôles sont complémentaires. Comme nous, chacun est avant tout une âme, plongée dans l’ignorance, prisonnière du sens de l’ego, de ses désirs et de ses peurs, avec tout ce que cela entraîne. Même si nous devons le combattre, n’oublions qu’il est un autre nous-même, sous d’autres traits, modelé par d’autres déterminismes et aux prises avec des tendances qu’il a de la peine à maîtriser. Comme nous il en est parfois le jouet. Comme nous, sa vision du monde est obscurcie et déformée. Heureusement, tout comme nous il peut se transformer. Pour rendre nos actions plus cohérentes, nous pouvons prendre pour guide une aspiration qui fait la synthèse de ce qui semble souhaitable. Pour certains, cela pourrait se traduire par une formule de ce genre : « Qu’une véritable plénitude soit atteinte par tous les êtres doués de sensibilité. »

L’observation de soi permet de se rendre compte à quel point nos comportements sont le produit d’automatismes plus ou moins élaborés. Parmi les mécanismes qui nous gouvernent, le sens de l’ego joue un rôle central. On nomme ego, le sentiment habituel du moi. Si nous voulons être libre, nous devons cesser d’agir pour sa satisfaction car, en réalité, ce n’est pas notre vrai moi mais un simple dispositif de substitution, un moi superficiel, incomplet et temporaire, un reflet pâle et déformé de ce que nous sommes vraiment. Il enferme nos capacités de compréhension, notre sensibilité, nos actions et même nos perceptions dans un cadre étroit. Nous nous trouvons ainsi en décalage constant avec notre être intime et la réalité du monde. Il en résulte toutes sortes de tensions et d’attitudes inadaptées. Le simple altruisme n’est qu’une étape transitoire. Satisfaire l’ego d’un autre ou d’une collectivité aussi vaste soit-elle ne résout rien : ces ego n’ont pas plus de valeur que le notre. Malgré les services inestimables rendus par les règles et les modèles, celui qui parcourt le chemin spirituel est amené à comprendre que ceux-ci n’ont qu’un rôle préparatoire. Ils sont inévitablement trop rigides pour épouser la fluidité de la vie et l’aspect inédit de chaque situation. Dès que, sincèrement, nous avons le sentiment d’en être devenu capable, il vaut mieux nous mettre à l’écoute de ce qu’il y a en nous de plus profond : là où volonté, conscience et amour œuvrent de concert. Il en résultera un affinement de nos capacités et un renouvèlement de notre façon d’être. Nous pourrons alors, d’un cœur léger, incarner l’ensemble des valeurs à des niveaux de plus en plus élevés.

Il est souhaitable d’être pleinement conscient de ce que nous sommes en train de vivre : présent à nous-même, attentif à ce que nous faisons, à ce que nous ressentons ou pensons. La même attitude peut être étendue à la situation dans son ensemble et à ses différents acteurs. Nous élargirons également le champ de nos investigations en amont et en aval. Pour apprendre à mieux nous connaître, nous essaierons de déterminer les raisons qui nous ont amené à agir ainsi que les conséquences de nos choix. De proche en proche, l’ici est relié à tout et s’étend à l’infini. Le présent, lui, est le centre de décision d’où l’éternité peut être entrevue. Dans ce creuset, l’impulsion du passé et l’appel de l’avenir se rencontrent sur des bases sans cesse renouvelées.

Habiter le présent nous libère de la ronde des comportements automatiques et nous permet de faire honneur au contenu irremplaçable de chaque instant. Il vaut donc mieux garder le contact avec lui, même quand nous avons besoin de rechercher des souvenirs ou d’anticiper les situations à venir. Les qualités mises en œuvre dans le quotidien ont des répercussions sur les autres plans. L’essentiel n’est cependant pas la perfection formelle de l’action : dans une approche spirituelle de l’existence, l’accent doit plutôt être mis sur la qualité de l’état intérieur. Celle de nos actes en découlera tout naturellement. Bien des fausses notes disparaitront si nous considérons notre personnalité comme un instrument mis à notre disposition afin que nous puissions participer au grand jeu du monde et contribuer à son évolution.

L’attirance et la répulsion sont nos premiers guides. Ils n’indiquent cependant la direction que d’une manière approximative. Bien que d’un point de vue statistique, elles soient généralement utiles, ces impulsions peuvent s’avérer totalement inadaptées à certaines situations. En tant qu’être humains, nous avons la possibilité de faire des choix plus affinés, plus libres et personnalisés. Le plaisir se manifeste au moment où un désir se trouve en relation avec la satisfaction vers laquelle il tendait. C’est une sorte de gratification qui accompagne les actions qui favorisent l’expression de la vie : la nôtre et celle de l’espèce à laquelle nous appartenons. La douleur et le sentiment de malaise nous avertissent que quelque chose est en train de la limiter fortement ou de la menacer. Ces sensations entraînent des prises de conscience qui nous permettent d’évoluer au-delà des automatismes primaires. Toutefois, comme nous sommes généralement friands de récompenses, nous recherchons le plaisir pour lui-même. Pour y parvenir, nous agissons comme si le besoin correspondant était réellement d’actualité. Notre action n’étant pas adaptée, elle provoque des déséquilibres qui, bien souvent, finissent par engendrer de la souffrance.

Le désir apparaît lorsqu’il existe un manque. Mais celui-ci n’est pas toujours en mesure d’être comblé ni correctement identifié. Il se produit souvent des confusions, des transpositions ou un attachement à un certain genre de solutions particulièrement attractives ou aisément accessibles. Les désirs personnels nous incitent à répéter sans cesse les mêmes scénarios et à suivre des trajectoires de plus en plus étroites. Ils nous coupent d’une grande partie de nous-même et des autres richesses de l’existence. Les plus brûlants d’entre eux nous rendent parfois implacable à l’égard de ceux qui empêchent leur satisfaction. Un certain équilibre peut être rétabli à l’aide de la raison, mais celle-ci a un pouvoir limité. De plus, étant fréquemment l’otage de l’ego, elle peut être mise au service des passions les plus déraisonnables. Mais le désir est aussi ce qui nous permet de dépasser nos limites. Il y a en chacun une part strictement vitale, avide de sensations, qui cherche à s’étendre à tout prix, à jouir, à posséder. Cet élément dynamique ne doit pas être refoulé, découragé ou étouffé, mais mis au service de l’élément divin présent en nous, en tous et en toutes choses.

Nous pouvons élever le niveau de nos désirs jusqu’à ce qu’ils fusionnent en un seul : celui de l’absolu, du divin. Celui-ci est indépendant de tout, mais il est également présent ici dans l’univers, en tant qu’esprit du monde et au cœur de chacun. Il est possible de connaître une satisfaction profonde dans le simple fait d’œuvrer pour l’avènement d’un monde plus vrai et plus harmonieux, sans attendre d’autre récompense ni dans cette existence ni dans une autre. Si nous accomplissons chaque action par amour pour l’aspect de la réalité qui en est tout particulièrement digne, la question de la gratification ne se pose plus. Le cas échéant, nous bénéficierons des retombées favorables au même titre que les autres, ni plus ni moins. Souvent, d’ailleurs, les gains les plus importants proviennent de gestes désintéressés. Mais, bien sûr, tout investissement dans ce sens serait contraire à l’esprit de la démarche et, qui plus est sans doute infructueux. – L’espérance diffuse et spontanée qui nait après de tels gestes me semble d’une autre nature et n’empêche pas la gratuité de la décision au moment où elle est prise. Le désir de croissance ou d’élévation spirituelle est d’ailleurs nécessaire pendant longtemps. C’est grâce à lui que nous pouvons éviter d’être emportés par les courants qui nous incitent à rebrousser chemin.

Il est indispensable de tenir compte des enseignements de notre passé. Par contre, rien ne nous oblige à être affecté psychologiquement par l’aspect favorable ou défavorable des résultats de nos actions. Si nous avons fait de notre mieux, il n’y a rien à regretter ou à déplorer. Accueillir le succès et l’échec d’un cœur égal permet d’être libre par rapport aux circonstances. N’étant conscient que d’une petite partie de la réalité, nous ne sommes pas toujours en mesure d’apprécier toute l’étendue de leurs conséquences. Dans certains cas, ce qui est source de progrès est l’inverse de ce qu’on pouvait croire. L’égalité qui est ici recherchée n’a bien entendu rien à voir avec l’indifférence : elle n’enlève rien au fait de se sentir concerné et ne diminue en rien notre détermination à transformer tout ce qui a besoin de l’être. Accueillir sans a priori le présent qui nous échoit, c’est accepter de prendre à bras-le-corps les conséquences du passé. Celles ci peuvent alors être comprises intégralement et utilisées comme matériaux au service des objectifs qu’il nous semble bon de poursuivre.


*


Si l’on en croit les témoignages de ceux qui affirment être parvenus jusque là, à partir d’un certain degré de développement, l’initiative de l’action n’est plus prise par l’ego, notre petite personne. Le relais est pris par l’âme, l’être central : la source d’inspiration lumineuse la plus proche de nous. Un grand nombre de traditions font référence à un guide intérieur. La psyché a un sens inné du vrai, du bien et du beau. Ses suggestions ne doivent toutefois pas être confondues avec celles qui proviennent de la conscience morale. Ce ne sont pas non plus des constructions nées de l’idéalisme, de l’éthique ou de toute forme de surmoi. Il s’agit d’un sentiment venu du plus profond de l’être. À ce niveau, le cœur et la raison se trouvent « conciliés » et sont portés par un grand pouvoir de réalisation. D’ordinaire nous ne sommes pas conscients de cette âme profonde car son action est extrêmement subtile et n’exerce qu’une action indirecte par l’intermédiaire de nos facultés naturelles. Cet être psychique essentiel imprègne cependant l’ensemble de l’être et joue un rôle décisif au sein de l’évolution.

L’ego et « l’âme de désir » nous incitent à nous affirmer à n’importe quel prix. Nous tentons d’y parvenir : avec les autres ou en accord avec eux lorsque c’est agréable, valorisant ou raisonnable ; à leurs dépens, lorsque nous sommes sous l’emprise d’un désir ou d’un besoin impérieux et que nous pensons que c’est la meilleure solution pour arriver à nos fins. L’âme nous conduit vers un tout autre genre de relations. Elle suscite en nous le sens de l’unité et l’amour universel. L’épanouissement des autres lui est aussi cher que le sien propre. Les expériences que notre personnalité ordinaire trouve douces, fades ou amères, l’âme les accueille en goûtant pleinement leur saveur essentielle. Grâce à elle, nous accédons parfois à l’état de félicité qui est toujours présent par-delà l’indifférence, la souffrance ou le plaisir expérimentés par l’être de surface. Alchimiste providentiel, elle parvient à créer le meilleur à partir du pire. Étendant de plus en plus son rayon d’action, elle conquiert peu à peu les domaines les plus hostiles à l’harmonie et l’évolution authentique de la personne. Lorsque nous nous laissons diriger par elle, il n’y a plus d’incompatibilité entre notre accomplissement personnel, celui des autres et le respect des équilibres nécessaires à la beauté du jeu. Un art de vivre à la hauteur de nos aspirations s’offre à nous. Le sens profond des harmonies, des dissonances et des silences se révèle. Nous pouvons désormais interpréter fidèlement les grands thèmes de la symphonie universelle à l’unisson des autres participants. Nous avons également la possibilité de participer activement à l’évolution du monde en l’enrichissant de notre propre chant à nul autre pareil.

S’il existe un Être Suprême, infiniment puissant, sensible et lucide, nous pouvons nous ouvrir à lui en toute confiance et nous laisser guider par l’inspiration qu’il éveille en nous. Son respect envers nous dépasse de loin celui que nous sommes capables de nous porter. Il nous aidera tout en nous encourageant à prendre des initiatives. Sa présence sera comme un bain de vérité qui nous permettra de nous libérer des fausses identifications et des intrusions de tous ordres. Nous pourrons ainsi vivre au plus près de nous-mêmes. Lorsque le travailleur consciencieux et désintéressé parvient à un certain degré de développement, il offre tout ce qu’il a, tout ce qu’il est et tout ce qu’il fait, à l’être divin : l’âme du monde[1] et son pouvoir créateur qu’il sent être à l’œuvre derrière toute chose. Par ce don libre et gratuit, il unit sa volonté à celle du Tout conscient, devenant ainsi un relais de son intelligence créatrice qui s’écoule désormais librement en lui. Ainsi fécondée, son individualité peut alors donner naissance à des fruits totalement inédits. Comme l’ego n’a plus de prise où s’accrocher, son emprise se desserre. Finalement, n’ayant plus la moindre raison d’être, il disparaît à tout jamais. Les limites du possible reculent de plus en plus. Là où l’egocentrisme naturel avait établi des frontières rigides, on aperçoit désormais des passerelles, des espaces libres ou des contours évolutifs. Au sein même du quotidien dont nous pensions avoir fait le tour, apparaissent à présent toute une gamme d’éléments énigmatiques nécessaires à la beauté du jeu et à la jubilation des aventuriers de l’esprit.

  1. L’âme individuelle et l’âme du monde sont deux expressions complémentaires de la même réalité. Leurs lignes directrices et l’esprit qui les inspire proviennent de la même source transcendante.

Les chemins de la libertéModifier

On entend souvent dire : « Il n’y a pas de vérité.» Celui qui s’exprime ainsi se trouve en contradiction avec lui-même car, au fond, pour lui il n’y a pas le moindre doute : les paroles qu’il est en train de prononcer sont la stricte vérité.

Une affirmation est considérée comme vraie si elle ne contredit pas ce qu’il nous semble légitime d’accepter, si elle donne un reflet fidèle de la réalité. Ce dernier terme demande lui aussi à être éclairci. La réalité est ce qui existe, indépendamment de nos opinions et de toutes les théories que nous pouvons élaborer à son sujet. Elle comporte de multiples facettes et se transforme en permanence. Nul ne peut prétendre l’avoir intégralement saisie ou connaître tous ses détours. Chacun d’entre nous en fait d’ailleurs partie en tant qu’acteur et spectateur. La meilleure façon de la comprendre est sans doute de s’ouvrir à elle en laissant toutes ses dimensions résonner en nous.

La recherche de la vérité peut donner lieu à toutes sortes d’explorations. Aucun domaine ne doit être négligé. Les apports des différents courants de pensée méritent d’être accueillis avec gratitude. Les rétrécissements qu’ils induisent demandent au contraire une vigoureuse réaction de notre part. Nous ne devons nous laisser enfermer dans aucune position partisane, aucune explication ou refus définitifs, mais rester disponible pour de plus amples investigations. Ceci n’est cependant qu’un préambule. Dans une démarche spirituelle, on ne cherche pas à accumuler des savoirs, on s’efforce d’atteindre un état où il devient possible d’avoir accès à une connaissance directe. Les facultés mentales sont notre guide habituel le plus fiable. Sur le chemin de la connaissance, on s’appuie tout d’abord sur elles. On les éduque de façon à accroitre leurs capacités et à les affiner mais aussi et surtout, afin de les rendre réceptives à une conscience plus vaste qu’elle. Les pensées sont d’une grande utilité mais, tout comme les désirs et les affects ordinaires, ce sont des constructions plus ou moins arbitraires[1]. Elles s’accumulent et forment peu à peu, un voile épais entre le sujet et ce qu’il observe, l’empêchant ainsi d’avoir un accès plus intime à la réalité.

Pour accueillir l’inconnu, le « tout autre », nous devons aménager en nous un espace libre. Le silence imposé de façon autoritaire risque d’avoir la rigidité de la glace, avec tous les blocages que cela entraîne. Celui que nous recherchons ici doit être ouvert, infiniment vivant et fécond. Il est donc préférable qu’il survienne de lui-même, comme la conséquence naturelle d’une attention soutenue, ou qu’il résulte du désir intense de connaître ce qui se trouve au-delà de l’activité mentale. Nos efforts porteront donc sur l’aménagement des conditions qui favorisent son apparition. Les interventions contre ce qui le perturbe doivent être effectuées avec un certain détachement pour ne pas renforcer la vigueur de ce qu’elles combattent. Lorsque la surface de l’eau est parfaitement lisse, le paysage s’y reflète avec beaucoup d’intensité et sans déformation pouvant prêter à confusion. Les pensées sont comme des vagues qui vont et viennent à la surface de l’océan de la conscience. Lorsque les mouvements qui les provoquent s’apaisent, elles disparaissent. Il devient alors possible de percevoir ce qui est essentiel. On peut y parvenir de différentes manières :

– par une aspiration intense qui finit par embraser l’ensemble de l’être,

– en se concentrant sur un symbole ou une idée, tout en écartant ce qui s’interpose,

– en se détachant des pensées et en les regardant défiler sur l’écran de notre conscience, comme s’il s’agissait d’oiseaux traversant un ciel dégagé. N’étant plus soutenues par le sujet, elles deviennent de plus en plus espacées et pâles puis disparaissent. Ceci n’est cependant pas toujours suffisant : pour se libérer de l’emprise des plus résistantes, il est parfois nécessaire d’exercer sur elles une pression soutenue.

*

Se connaître intégralement implique le fait de découvrir qui l’on est par delà tout ce qui change : ce qui, en soi, est véritablement libre et digne de confiance. Deux approches complémentaires peuvent nous aider à progresser dans cette direction.

L’une, positive, consiste à s’identifier avec ce qui en nous est éternel, non construit, non dépendant de la nature : notre vrai moi. À son niveau le plus haut, il peut être décrit comme un absolu d’existence, de conscience et de sensibilité. Une fois que l’on a acquis la conviction qu’il s’agit bien d’une réalité, il devient possible d’aller résolument dans ce sens. Pour que le rappel à la conscience soit plus facile, on peut avoir recours à une formule telle que celle-ci : « Essentiellement, c’est cela que je suis. » Tout reposera ensuite sur notre capacité à lui donner vie et sur la qualité de notre aspiration. Entre l’idée et la réalisation, le chemin est long. Néanmoins, si nous ne sommes pas à la poursuite d’une illusion, nous pouvons espérer qu’à force de nous concentrer sur la recherche de cet absolu qui nous habite, nous finirons par établir la jonction. Une fois établis dans cette position centrale, nous serons mieux placés pour augmenter le degré de cohérence de notre vie, pour en diriger le cours et favoriser les processus d’évolution.

Dans l’approche négative, l’accent est mis sur la distinction qu’il est possible d’opérer : entre l’âme et la nature, entre le sujet conscient et son devenir… entre ce qui est stable, permanent, et ce qui est dynamique et changeant. Il est possible d’adopter à l’égard de notre personnalité une position de témoin. – Cette faculté est d’ailleurs un des attributs de l’âme[2]. À partir de ce point de vue, nous pouvons observer ce que nous considérons habituellement comme étant nous-même, en nous disant : « Fondamentalement, ce n’est pas cela que je suis. C’est une expression mineure et périphérique de mon être, le simple jeu des forces naturelles. Ce n’est pas vraiment moi mais l’instrument qui m’a été attribué afin que je puisse faire des expériences et participer à la manifestation progressive de l’esprit dans la matière.»

Notre organisme peut être considéré comme une sorte de vaisseau nous permettant de voyager dans l’espace et le temps. Les organes sont les instruments grâce auxquels nous pouvons recueillir de l’énergie et des informations, étudier les situations, communiquer et entreprendre toutes sortes d’actions. L’ego est une sorte de pilote automatique au mode d’action assez fruste. Son programme est surtout adapté aux situations qui se présentent lorsqu’on se trouve en état de guerre permanente. Le maître des lieux est notre soi véritable. Bien sûr, comme toute comparaison, celle-ci à ses limites. Notre organisme n’est pas une machine mais un être vivant qui évolue. De plus, le voyageur et son véhicule forment un tout. Dans les profondeurs, tout est lié. L’esprit engendre la matière à partir de sa propre « substance », un peu comme un insecte secrète le fil avec lequel il tisse son cocon. Lorsqu’on franchit certains seuils, il se produit subitement un changement d’état. Bien que cela engendre des métamorphoses et des fractures, dans les profondeurs l’unité demeure.

Au tout début de son évolution, l’âme est semblable à un cavalier endormi sur un cheval. Durant son sommeil, celui-ci épouse inconsciemment les mouvements de sa monture. Les secousses l’éveillent peu à peu. Tout d’abord, il ne se rend pas compte du fait qu’il est distinct de l’animal sur lequel il est monté. Et il en va de même pour l’âme. Petit à petit, celle-ci reprend conscience d’elle-même, parvient à saisir les rênes et va là où elle le souhaite. Au fil du temps, son respect de la personnalité qu’elle guide devient de plus en plus grand. Sous son déguisement, la nature « naturante » se révèle d’ailleurs être son complément, son alter ego. Des relations de personne à personne peuvent alors s’établir entre Dame-nature et le sujet qui jouit de ses bienfaits.


*


Nous cesserons donc de nous identifier avec ce qui est changeant. Il est généralement plus facile de commencer par ce qui semble le plus évident, le plus matériel. Nous nous détacherons tout d’abord du corps, de ses processus et de l’ensemble des sensations dont il est le siège. Nous observerons de cette manière : la faim, la soif, la fatigue, l’état de santé de l’organisme, ses réactions, les états qu’il traverse et tous les autres phénomènes qui se produisent en lui. Pour y parvenir plus facilement, nous appréhenderons ces mouvements internes comme s’il s’agissait des expériences de quelqu’un d’autre, de si proche que nous percevons tout ce qui se passe en lui. Cela ne signifie pas qu’il faille se désintéresser du corps ou le négliger. Nous prendrons au contraire soin de lui et nous le traiterons avec autant d’amour et de respect que si c’était un enfant sur lequel nous sommes chargés de veiller. La même attitude doit être étendue aux gestes et aux comportements. Dans le même temps, nous veillerons à être troublé le moins possible par ce qui peut advenir. La mort elle-même peut être accueillie avec détachement. Quelle que soit le plan où elle s’exprime, l’énergie vitale doit elle aussi être considérée comme distincte de notre être central. Elle est, comme le corps, un élément de la nature. Cette mise à distance du plan physique est le premier pas de la libération et une condition indispensable à toute véritable maîtrise de soi. Il est possible de faire de même avec les manifestations de la vie: nos impulsions, nos actions passées, présentes et à venir et l’ensemble des états affectifs que nous traversons.

Nous adopterons une position de témoin par rapport à l’attirance et la répulsion, la sympathie et l’antipathie, la joie et la tristesse. Nous considèrerons avec détachement le contentement, l’insatisfaction et l’indifférence que nous éprouvons. Les désirs et les craintes, la colère, la honte et tout le jeu des émotions, des humeurs et des sentiments seront vus comme de simples jeux de l’énergie à l’œuvre dans le monde. Eux non plus n’appartiennent pas à notre être le plus intime : l’âme profonde ou notre vrai moi. Nous observerons tout cela comme s’il s’agissait d’une pièce de théâtre où chacun joue un personnage autre que lui-même et qui n’exprime qu’une infime partie de son être. Nous tenterons de comprendre[3] en profondeur le comportement de chaque participant. Nous essaierons aussi de ne plus nous laisser prendre au jeu et d’en élever le niveau. Toutefois, plutôt que de faire reposer notre progrès sur des conceptions plus ou moins éclairées, nous ferons appel à ce qui favorise l’évolution de l’intérieur.

Jusqu’ici, l’observation se faisait à partir du plan mental. Nous étions encore identifiés à lui. Mais ses activités sont elles aussi des processus naturels soumis à toutes sortes de déterminismes. Une division en deux partie peut cependant être opérée au sein même du mental. L’une, passive, réflectrice, est capable d’observer celle qui est active. En nous établissant en elle, nous devenons capables de voir les facultés mentales à l’œuvre. Nous pouvons ainsi regarder défiler les pensées sans nous laisser entraîner par elles. Nous cessons de nous identifier avec nos souvenirs, nos opinions, nos conceptions éthiques, nos idées, notre intellect… et tout ce qui caractérise notre personnalité. Grâce à cette prise de distance, nous osons les regarder en face. Nous parvenons ainsi à mieux nous connaître, à repérer les schémas erronés ou dépassés et à défaire les nœuds qui nous emprisonnent ou altèrent notre compréhension.

L’âme a consenti à se soumettre à la nature et à ses lois. Elle a ainsi été amenée à en refléter le contenu jusqu’à s’oublier elle-même et à s’identifier au sens de l’ego. Pour retrouver notre véritable identité, il est donc indispensable de faire un pas de plus en se dégageant totalement de l’habituel sentiment du moi. L’égo n’est qu’un succédané, le représentant temporaire de quelque chose qui le dépasse. Il était la cheville nécessaire pour qu’un individu conscient puisse émerger dans le cadre d’un monde matériel où, au départ, tout est indifférencié, insensible, inconscient[4]. Sous l’emprise de son ego, chacun se comporte toujours en fonction de ce qu’il considère comme son intérêt. Il agit pour s’affirmer ou se protéger ; ne s’alliant avec les autres que lorsque cela semble présenter pour lui un avantage. Ce passage était inévitable mais rien de véritablement harmonieux ne peut être établi sur cette base. Toute notre relation au monde est déformée par ce sentiment d’être radicalement séparé de l’ensemble.

Seule l’âme, la vraie personne en nous peut, en passant au premier plan, amener l’existence à sa plénitude. Elle n’est pas séparée des autres ni limitée. Elle est cependant distincte. C’est un centre à partir duquel l’être absolu expérimente le fait d’être un parmi d’autres. Toutes les âmes sont des positions prises par l’Être primordial. Il est intégralement présent au cœur de chacune car, on ne peut attribuer à l’absolu aucune restriction tant en quantité qu’en qualité. Ayant la faculté d’ubiquité, il est partout à la fois, vivant simultanément de multiples expériences. Toutes les âmes sont porteuses des mêmes possibilités, mais ce sont aussi des individualités. Chacune incarne l’absolu à sa manière. À l’aide des même notes, il est possible de composer toutes sortes de mélodies. À partir des mêmes taches de couleur, un grand nombre de figures peuvent être obtenues. Chaque âme exprime ainsi un univers de sa composition.

Au terme de ce cheminement, le chercheur s’établit consciemment au centre de lui-même. De là, établi dans un profond silence, il peut rencontrer chacun de l’intérieur, voir et sentir qui il est, comprendre le jeu des forces dans le monde, et agir en conséquence. Insister sur la distinction : âme / nature est un procédé utile pour pouvoir s’observer avec impartialité et pour atteindre la libération. Mais une fois que nous sommes libre, il vaut mieux mettre l’accent sur l’unité des deux aspects complémentaires de l’être et transformer sur cette base l’ensemble de l’existence.

  1. La pensée n’est qu’un aspect de la conscience fondamentale : ce qu’au sens propre du terme, on appelle l’esprit. Les pensées sont des supports qui nous permettent d’appréhender la réalité. Ce sont des représentations construites à partir des informations disponibles. Les sens ne donnant que des indications brutes, incomplètes et parfois ambigües : ils peuvent nous induire en erreur. Les fragments recueillis sont analysés, rassemblés et interprétés : des représentations cohérentes pourront ainsi être formées. Mais les activités cérébrales ont elles aussi leurs limites et ne sont pas toujours fiables. Même au niveau physique, la façon dont nous nous représentons le monde est en partie déterminée par nos convictions et notre affectivité. Aucune conclusion issue de la pensée n’est suffisamment sûre pour que nous puissions nous appuyer sur elle en toute confiance. Les synthèses les plus consciencieuses n’offrent elles aussi aucune garantie contre les risques d’erreur. La réunion des fragments ne donne pas nécessairement une vision juste de l’ensemble. S’il est discret, le véritable fil conducteur peut nous échapper totalement. Les risques de confusion sont nombreux et, même collectivement, nous n’avons pas toujours la distance nécessaire pour nous en rendre compte. C’est donc avec une certaine humilité que l’être humain doit aborder le monde et s’ouvrir au dialogue.
  2. Cette faculté est d’ailleurs un des attributs de l’âme. Celle-ci est le témoin, celle qui soutient l’action, la permet ou la refuse, en a la connaissance et en jouit. Tels sont ses cinq attributs.
  3. Dans toute démarche visant à la connaissance de soi, la qualité de l’attention est primordiale. Nous devons nous observer d’une manière précise et neutre mais avec amitié et sans excès de sérieux. Si nous justifions ou condamnons ce que nous découvrons, nous risquons de privilégier ce qui nous flatte et dissimuler à notre propre regard ce qui nous dérange. Ou alors, nous aurons de la peine à avancer avec confiance et, selon le cas, nous serons soit sévère envers nos semblables, soit exagérément permissif. N’ayons aucune crainte à l’égard de ce que nous allons découvrir. Ces prises de conscience nous libèreront et auront des effets bénéfiques sur l’ensemble de l’existence.
  4. Tout d’abord, il n’existe que des objets entièrement soumis aux mouvements universels. Avec l’apparition de l’ego, la relation se trouve partiellement inversée. L’être humain agit envers le monde et les autres individus comme s’il n’avaient d’importance que par rapport à lui, sa survie, sa satisfaction, son confort, son accomplissement personnel. Ils sont avant tout considérés comme des moyens pouvant l’aider ou l’empêcher d’y parvenir. La valeur qu’ils ont en eux-mêmes est négligée ou traitée comme quelque chose de secondaire. Le troisième stade est celui de la vie spirituelle. L’âme est désormais libérée. Étant une individualité complète, elle n’a rien à craindre ou à convoiter. Elle va à la rencontre des autres, non par intérêt, mais parce que le simple fait qu’ils existent est pour elle une source de joie et de gratitude et qu’elle est heureuse de leur offrir les présents que l’amour lui inspire. L’unité inconsciente de la substance s’enrichit alors de l’union de personnes conscientes qui agissent harmonieusement et en toute liberté.

Le chemin de l'amourModifier

Dans cette approche, les chercheurs prennent généralement appui sur les émotions, l’univers des sentiments et le sens de la beauté. Procéder selon une méthode n’est guère en accord avec l’esprit de cette voie. Ici, tout l’art consiste à développer la sensibilité, à l’affiner et à la porter à des niveaux de plus en plus élevés. Pour faciliter le cheminement, il peut cependant être utile de distinguer différents degrés, en demeurant conscient du caractère arbitraire de ce découpage.

Au niveau le plus bas, l’autre est avant tout un objet de désir. Il nous intéresse dans la mesure où il vient combler un manque, satisfait une tendance ou nous permet d’atteindre un objectif. Néanmoins, même à ce stade, l’amour provoque une ouverture et nous incite à sortir de nos limites habituelles. Si faiblement que ce soit, il reflète quelque chose de la plénitude éternelle qui est derrière toute chose.

Petit à petit, l’accent est mis sur la qualité de la relation. L’autre est considéré comme un sujet à part entière. Des liens chaleureux basés sur la réciprocité s’établissent en vue du bien de chacun. Ainsi, toutes les formes de compréhension progressent, et l’ensemble de la communauté en bénéficie.

L’amour culmine en un don de soi total : lucide, librement consenti et gratuit. À ce stade, il se manifeste pour la seule joie d’exister, réchauffant, éclairant et rendant plus vivants ceux qui en bénéficient. Cet amour n’a pas besoin de mobile en dehors de lui-même : il est sa propre loi et sa propre récompense. Il n’attend rien en échange, pas même de reconnaissance. Il est également sans condition. Néanmoins pour qu’il puisse se manifester à ce niveau et s’y maintenir, il faut véritablement avoir atteint en soi la source de l’amour. Dans cette région de l’être où il jaillit, l’unité est une évidence et l’autre est appréhendé de l’intérieur. La personne aimée acquiert ainsi une valeur absolue et ce qui émane d’elle se trouve transfiguré.

Aimer implique de se donner généreusement mais aussi de savoir recevoir avec simplicité. Dans tous les cas, les liens doivent relier sans emprisonner et chacun doit pouvoir rester lui-même. L’agitation et l’excès de préoccupations empêchent de ressentir les choses en profondeur. Pour pouvoir accueillir dignement l’autre et son univers, nous veillerons à conserver au cœur de notre être, un espace libre et chaleureux.

Aimer quelqu’un pour sa beauté, son intelligence ou ses qualités humaines ne signifie pas qu’on l’aime en tant que personne. Tout ce qu’on apprécie en lui peut d’ailleurs disparaître ou se changer en son contraire. Si c’est la personne elle-même qui nous est chère, on peut l’aimer non pour ce qu’elle nous apporte mais pour ce que notre affection lui permet de vivre et d’éprouver, non pour ce qu’elle est déjà mais pour ce que ce qu’elle va ainsi pouvoir devenir. Cependant, même sur ce chemin, il est important d’être conscient de ses propres limites afin de pouvoir « se donner sans se perdre. » Si l’on s’aime soi-même quoiqu’il arrive, si l’on s’accorde le droit d’être celui que profondément on est, alors il sera plus facile d’accepter pleinement chaque être en trouvant le ton juste.

Lorsqu’on aime une personne, on se réjouit du fait qu’elle existe et on souhaite pour elle le plus grand bien possible en essayant d’y contribuer. On cherche aussi l’union avec elle. L’héroïsme et le sacrifice accompli de bon cœur font souvent partie du chemin. On n’abandonne pas celui qu’on aime sur les voies de l’égoïsme, de l’inertie ou de toute autre attitude entraînant une grave diminution d’être. Pour qu’il puisse être libre et faire émerger le meilleur de lui-même, il est parfois nécessaire de lui barrer la route. Les gestes les plus consciencieux peuvent prêter à confusion : en enlevant des épines à quelqu’un ou en le débarrassant de ce qui l’empêche d’être lui-même, on prend le risque de le faire souffrir. Mais de tels actes ne sont légitimes que s’ils sont accomplis avec délicatesse et un profond respect de la personne qui en bénéficie.

Les parasites qui prospèrent aux dépens de l’amour se font passer pour ses humbles serviteurs, mais peu à peu, ils l’étouffent ou le vident de sa substance. L’attachement et la jalousie se dissimulent généralement derrière un masque honorable. À partir d’un certain niveau, ils n’ont plus aucune raison d’être. Ils se transforment en leur contrepartie originelle : un sentiment d’unité inébranlable et le désir que le feu sacré demeure vivant.

L’amour est toujours plus subtil que ce que nous pouvons en dire ou penser. L’excès de rationalité peut lui être fatal. Il faut savoir s’arrêter à temps : les fleurs que l’on dissèque ne peuvent plus exhaler de parfum. L’amour n’est pas quelque chose que l’on puisse construire ou élaborer à partir d’éléments constituants. Comme tout ce qui est essentiel, il est toujours présent mais voilé. Notre tâche consiste surtout à le libérer en écartant ce qui l’empêche de se manifester. Et comme son toucher marque le début d’une grande aventure, pour ne pas être pris au dépourvu, il vaut mieux s’attendre à tout.

L’amour universel n’est pas seulement d’un sentiment profond qui se diffuse également dans toutes les directions : il s’adresse aussi à chacun en particulier, s’intéresse à lui et prend des colorations différentes en fonction de ce qu’il découvre. Lorsqu’on lui donne libre cours, il a le pouvoir de tout transformer. L’amour personnel n’est pas nécessairement synonyme d’enfermement : si c’est véritablement la personne que l’on aime, à travers elle on rejoint l’ensemble de ce qui existe. Pour celui qui aime, les différences ne sont pas ressenties comme des problèmes ou des obstacles mais comme une source de délices et des divines surprises qui nous invitent à nous surpasser.

La sympathie, l’aversion et l’indifférence ne résultent pas d’un libre choix. Comme le plaisir et la douleur, ce ne sont que processus qui nous aident à nous orienter au début de notre évolution. Grâce à leur polarité, ces points de repère nous permettent de sortir de la grisaille de l’insensibilité. Ils ne constituent cependant qu’une première ébauche. À partir d’un certain stade de développement, cette sensibilité binaire devient un carcan qui nous empêche d’avoir accès aux nuances et aux saveurs subtiles et spécifiques de chaque événement. Si nous parvenons à entrer en contact avec l’essence de la réalité, nous pouvons jouer avec toutes les couleurs de l’arc-en-ciel. Nous devenons également sensible au parfum qui émane de chaque personne et au chant incomparable que chacun essaie de faire retentir au travers de sa vie, avec plus ou moins de maladresse et de bonheur[1].


*


Tout au long de notre existence, notre corps se transforme, nos goûts, nos opinions et notre style de vie changent eux aussi. Certaines facultés nouvelles peuvent même apparaître tandis que d’autres disparaissent. Il existe cependant un sujet qui, malgré ce perpétuel renouvèlement, conserve la même identité fondamentale. Chacun d’entre nous n’est pas seulement un ensemble de processus biologiques, sociaux et culturels plus ou moins finement coordonnés : il est également une personne. Par ce terme on désigne un être qui peut être conscient de ce qui se manifeste en lui ou par son intermédiaire. Pour ceux qui pensent que le monde a une âme, il en irait de même pour l’Univers. Lui non plus ne serait pas le simple résultat de forces impersonnelles mais l’expression d’un être conscient. Et chacun d’entre nous aurait cette Personne pour origine, en serait une authentique expression, encore au stade embryonnaire mais sur la voie de son plein développement. Seule une personne peut être libre, aimer ou décider. Si l’on accepte seulement l’aspect impersonnel de l’existence, on se retrouve aux prise avec des lois naturelles totalement sourdes à nos aspirations. Mais si l’on attribue au monde une âme, une source consciente, un dialogue peut s’établir. C’est ce point de vue que nous allons examiner. Sans cette éventualité, la voie de la dévotion serait d’ailleurs dénuée de fondement. L’intensité de la recherche dépend en grande patrie de la croyance ou tout au moins de l’espérance en la possibilité d’une telle rencontre.

Cette source de toutes les personnes est souvent considérée comme étant l’Amour même. Les ressources de sa sensibilité sont inépuisables et ouvertes à chaque nuance de la réalité. Son amour infini va à la rencontre de tous et pénètre au plus profond de l’âme. Si un tel être existe, il n’a besoin d’aucun des organes nécessaires pour subsister dans le monde matériel ; il ne ressemble donc sans doute à aucun des êtres vivants que nous connaissons ou pouvons imaginer. Les fidèles le décrivent sous des formes variées. Plusieurs raisons peuvent être invoquées. L’hypothèse d’une illusion suscitée par le conditionnement religieux est très répandue. Elle n’est cependant pas la seule. Il en existe d’autres qui ont aussi leurs partisans. Au regard de certains, l’expérience elle-même serait indicible mais se trouverait ensuite reconstituée au niveau de la conscience de veille à partir d’éléments empruntés au connu, en particulier à la culture. La diversité peut également être due à des causes psychologiques. Il n’est pas impossible que, pour se rendre accessible, le Divin entre en contact avec chacun sous la forme qui convient le mieux à sa réceptivité et à ses besoins. Généralement, cette divinité personnifie, tout en les sublimant, les qualités valorisées par les chercheurs ou les adorateurs.

L’Être Suprême a souvent été représenté sous les traits d’un personnage tout puissant qui inspire un respect mêlé de crainte. Mais des sentiments beaucoup plus proches et intimes peuvent s’établir. Avec cet être sans limite, tous les genres de relations sont possibles. Il peut être considéré comme un père ou une mère profondément aimants, ou encore : l’enfant que nous chérissons et dont la vie nous est plus précieuse que la nôtre. Il peut aussi être l’ami ou le guide. Lorsque la proximité est très grande, il devient le bien-aimé et l’amant qui est tout pour nous. Les sentiments les plus variés ont ici l’occasion de s’exprimer à des niveaux élevés. Parfois, différents types de relations coexistent ; chacune étant source de révélations et permettant la libération d’aspects de notre être qui n’avaient jamais pu se manifester.

Le Divin est la référence absolue, le niveau de la réalité où règne éternellement un état de plénitude et où la conscience de l’unité va de pair avec une totale liberté. La spiritualité peut nous aider à avancer dans cette direction et nous permettre de devenir ce que pour l’instant nous sommes seulement à l’état embryonnaire. Le monde matériel et le divin sont en quelque sorte dans le même « espace » mais selon des modes différents. Il y a une interpénétration des deux plans : chacun ayant pour ainsi dire sa propre longueur d’onde. Dieu est toujours disponible pour le cas où nous souhaiterions le rencontrer en vérité ou recevoir de lui ce qui peut nous aider à progresser dans l’Art d’exister. Mais il ne lui déplait pas que nous soyons des aventuriers qui cheminent en terre inconnue à nos risques et périls. Le monde n’est il pas avant tout un jeu où le divin Artiste nous a conviés ?

 
Talk to God : parlez à Dieu. Est-ce qu’il écoute?

Dans Hamlet, Shakespeare nous rappelle que « Dieu est sensible à l’âme. » Si l’être originel n’attachait pas à chaque existence une valeur propre, si, par exemple, elle n’était pas pour lui source de joie ou d’espérance, il ne lui aurait jamais donné naissance. L’amant de Dieu se confie à celui qu’il vénère et ouvre tout son être à son influence transformatrice. Afin d’être digne de lui, il s’efforce de croître à sa ressemblance. Il élimine en lui ce qui le défigure et cultive ou incarne de son mieux les qualités qu’il lui attribue. Chaque action est accomplie par amour pour cette personne par excellence, qui est elle-même, contient toutes les autres et se trouve au centre de chacun. Nos actes s’inscrivent dans le cadre d’une œuvre d’art en cours d’élaboration, cette étrange histoire d’amour qu’on appelle le monde, ce jeu parfois doux-amer dont les règles sont en perpétuelle évolution. Et il en va de même pour les pensées et tous les mouvements intérieurs. Eux aussi se trouvent transfigurés consciemment par cet état d’esprit et vécus comme des offrandes, une contribution à l’œuvre divine. Il est parfois fait référence à une seconde naissance ou à un embrasement de l’âme. Sur le chemin de la dévotion, il n’y a pas d’extinction du moi profond du sujet. Même à un stade très avancé, lorsque l’unité est réalisée et que toute distance est abolie comme pour former un seul être, il s’agit toujours d’une relation de personne à personne. Chacun conserve son identité et peut ainsi jouir des richesses engendrées par l’altérité et des événements inédits qui surviennent lors de toute rencontre authentique.


*


 
Pythagore et ses disciples assistant au lever du soleil.

Chaque civilisation a aménagé des cadres pour favoriser la communication entre les différents ordres de réalité. En faisant participer le corps, les rites donnent à l’aspiration un support concret, ce qui aux dires de certains faciliterait l’adhésion des parties les plus inconscientes de notre être. Les émotions et les stimulations sensorielles modifient l’état ordinaire de la conscience afin de la rendre plus réceptive aux registres inhabituels. Lors d’initiations, on a observé une production importante d’endorphines ainsi que d’autres molécules propices à l’activité cérébrale. Le cérémonies réunissent les participants autour de symboles, d’idéaux et d’enseignements porteurs de sens. Les fidèles disposent ainsi d’un cadre sécurisant qui leur permet de dépasser l’horizon de la vie quotidienne. Par l’intermédiaire de la Tradition qui se transmet d’une génération à l’autre, ils se sentent reliés aux origines mythiques du groupe. Cette communauté de référence est un facteur de cohésion fréquemment utilisé pour le meilleur comme pour le pire au service d’objectifs plus temporels.

Les spiritualités cherchent à établir l’unité au sein de la la personne elle-même. Elles se proposent également d’amener à une prise de prendre conscience de l’unité du genre humain et de toutes choses. Leur ambition suprême est de conduire à l’union avec ce qui transcende l’un et le multiple. Malheureusement, les ancrages différents posent des problèmes de communication et les sentiments d’appartenance divisent l’humanité ; les conflits qui en résultent sont parfois lourds de conséquences. Mais il ne faut pas pour autant vouloir faire table rase des croyances ou des coutumes ancestrales ni les unifier artificiellement. La vraie solution est d’accepter la diversité. Tout ne se vaut pas mais tout ne se mesure pas. L’évaluation globale d’une tradition est une entreprise qui n’a guère de sens : chaque point doit être considéré séparément. Et il en va de même pour les personnes. Chaque être humain est un individu avant d’être le membre d’une communauté. Il a son propre degré d’évolution et son comportement n’engage que lui. Il est indispensable de tenir compte des équilibres sur lesquels une personnalité s’est construite. Avant de s’autoriser à juger, il faut être capable de prendre du recul par rapport à ses propres valeurs. Et l’on n’est jamais à l’abri d’une surprise : lorsque le contexte change, il peut se produire un bouleversement de sens remettant complètement en question nos grilles de lecture. Chaque approche a sa logique. Pour faciliter la compréhension, il serait souhaitable d’aménager des espaces libres basés sur l’écoute, le partage et la réalisation de projets dans lesquels tous pourraient se reconnaître et où chacun aurait un rôle à jouer.


Certains choisissent de s’abreuver à une source unique, comme le Petit Prince qui préférait ne connaître qu’une seule rose afin de l’aimer absolument : qu’elle soit véritablement tout pour lui. Il n’y a pas de risque d’intolérance s’ils parviennent à comprendre que d’autres expérimentent quelque chose de similaire par l’intermédiaire d’autres pratiques ou avec des conceptions complètement différentes. En allant au cœur du particulier, on rejoint l’universel. Dans le domaine spirituel tout particulièrement, chacun doit pouvoir emprunter les voies d’accès qui, de son point de vue, lui conviennent le mieux. C’est un droit qui doit être défendu sans compromis, surtout dans les périodes où les tendances minoritaires risquent d’être étouffées par les courants dominants.

Vivre dans le respect de la vérité implique de se libérer de l’emprise de l’erreur, du mensonge et de l’illusion. Le scepticisme et l’athéisme font eux aussi partie du jeu et concourent à la richesse du paysage spirituel. Leur rôle purificateur et stimulant est bénéfique à la véritable spiritualité. Il est bon qu’il y ait une répartition des rôles. Si toutes les pistes sont explorées, cela permet de procéder à des confrontations et des recoupements ; ce qui diminue les risques d’erreur et élargit notre champ de vision.

  1. Ananda est un terme sanskrit que l’on traduit généralement par félicité. Il désigne un état qui est tout à la fois : joie, amour et beauté. On parvient à le connaître et à le goûter en s’élevant par delà : plaisir, souffrance et indifférence.

L’odyssée cosmiqueModifier

À un moment ou à un autre de son cheminement, chacun d’entre nous doit faire face à la question du mal. Si l’univers est l’œuvre d’un être pleinement conscient, infiniment aimant et tout puissant, pourquoi permet-il l’ignorance, la souffrance et toutes les formes d’imperfection ? Il aurait pu éviter les fausses notes et les grincements en instaurant au départ des conditions permettant de passer en douceur d’un état à un autre. Étant conscient de tout, il ne pouvait ignorer ce qui allait se produire. C’est lui qui a choisi les conditions initiales et l’éventail des possibilités : sa responsabilité est donc pleinement engagée. Si l’origine de tout est un absolu d’existence de conscience et d’amour, ce monde déconcertant ne peut être la conséquence d’une bévue ou d’une sorte d’indifférence. Il semble plus probable qu’il résulte d’une volonté délibérée et que sa teneur contrastée ait une raison d’être. Ce niveau de réalité n’est évidemment pas du même ordre que celui dont nous avons l’expérience. Nous pouvons cependant essayer de réduire la part de l’incompréhensible en transposant la question dans le cadre psychologique qui est celui de l’humanité. Une hypothèse assez vraisemblable semble alors se dessiner.

L’origine ultime de ce que nous appelons mal doit sans doute être recherchée du côté du goût du risque, de l’esprit d’aventure ou de l’amour du jeu. Au sein de l’absolu, tout est possible. L’âme peut vivre dans une parfaite sécurité, mais elle est curieuse et ne recule devant aucune difficulté. Certains défis sont exaltants. L’un d’eux consiste à repartir à zéro dans la négation de soi-même et remonter ensuite pas à pas tous les degrés de l’être. Cela implique de plonger dans un abîme au risque de s’y perdre, d’affronter dans le noir toutes sortes d’épreuves, de connaître inévitablement des expériences douloureuses et même de s’effondrer ; mais aussi de se relever, pour finalement triompher en faisant jaillir dans ce milieu hostile le meilleur de soi-même. Cette possibilité une fois entrevue, l’âme peut très bien choisir de quitter sa douce sécurité pour se hasarder dans ce vide glacial. Là, entre autres merveilles, elle tentera de susciter la naissance d’un cœur capable d’aimer.

 
L'arrivée du printemps occasionne des fièvres virales. La fête de Holi n’est pas un simple divertissement à caractère symbolique : traditionnellement, les poudres colorées sont préparées à partir de plantes ou de minéraux aux propriétés médicinales.

Par-delà les apparences, chacun d’entre nous serait l’une de ces courageuses aventurières. La chute de conscience, l‘oubli de soi et l’ignorance en seraient les conséquences. Il existe une joie particulière à être surpris, à vaincre les oppositions, à reconquérir ce que l’on a perdu, à tenter de résoudre les énigmes les plus impénétrables et à vivre plein d’espoir dans l’attente des retrouvailles. Ce registre d’expériences donne lieu à des formes de jouissance qui ne peuvent pas être goûtées lorsque la conscience de l’âme est éveillée, en pleine possession d’elle-même en chacun de ses rapports. Pour pouvoir exister, ces saveurs ont besoin de l’obscurité et de l’ignorance. Ces conditions induisent tout naturellement des choix inappropriés. La persistance dans l’erreur entraîne l’apparition de forces et d’êtres hostiles à la vérité et à sa libre expression. Telles sont les inévitables conséquences de cette séparation entre l’être de surface et ses profondeurs.

Cette étape périlleuse ne peut être évitée. En effet, si chacun dispose dès le départ de la totalité de ses possibilités, il ne peut pas y avoir d’évolution graduelle. Il y a donc nécessité temporaire d’une diminution d’être et d’un oubli de soi. C’est une condition indispensable pour que puisse avoir lieu une redécouverte progressive et le genre de satisfaction qui en découle. Le caractère déconcertant de notre monde est la conséquence naturelle de ces parties de colin-maillard et de cache-cache que chacun joue avec lui-même autant qu’avec les autres. Nous avons tendance à assigner le divin à un seul état : celui d’être illimité. Mais il peut endosser toutes sortes de limites et jouer vraiment le jeu à partir de là. Cette limitation volontaire est pas le signe d’une incapacité. Elle témoigne au contraire d’une aptitude à se moduler et à naviguer sur toute la gamme des possibilités. Elle n’est d’ailleurs que périphérique et temporaire.


*


Tournons nous à présent vers l’énigme par excellence : celle de l’origine de toute chose ; ce qui, d’une manière ou d’une autre, a donné naissance à l’ensemble de ce qui existe. Trois hypothèses sont en présence : quelque chose de fini, le néant ou l’absolu.

Si l’on conçoit l’existence originelle comme quelque chose de limité, aussitôt une objection s’élève : « au delà du point où elle est supposée s’arrêter, n’y-t-il pas autre chose ? – Pas nécessairement un espace vide, mais de l’être, sous une forme ou une autre. » Cette impossibilité d’assigner des limites au tout concerne le temps aussi bien que l’espace. Ce qui est fini ne peut être qu’un élément de quelque chose de plus vaste ou être issu d’un état plus fondamental[1].

La première hypothèse semble donc improbable. Examinons la seconde. Avant tout, une mise au point s’impose. Rien ne peut sortir du néant, sinon c’est qu’il contient déjà quelque chose en germe, en puissance. Et dans ce cas, il ne peut s’agir d’un rien mais d’un vide analogue à celui qui est évoqué dans le tao. Au sein de cette philosophie, le vide est considéré comme « la mère de toute chose. » Dans le bouddhisme, il est plus simplement : « ce qui ne peut être qualifié » ou encore : « ce dont on ne peut rien dire. » Le vide quantique des physiciens n’est pas non plus une non-existence mais l’état fondamental d’un champ d’énergie. Il est doté d’une structure et des particules virtuelles y apparaissent et disparaissent. Par définition, le néant, ou non-être, désigne quelque chose qui ne fait pas partie de ce qui existe. Un concept aussi problématique ne peut servir de fondement ultime. Ce ne peut être tout au plus, qu’une suspension de l’être. Il n’a de sens que par rapport à une référence préexistante ou une attente. Il ne peut être premier ou essentiel car il se définit nécessairement par rapport à quelque chose de connu, ou alors il désigne l’absence ou la disparition de ce qui était supposé exister.

Les deux premières hypothèses ayant dû être écartées, c’est donc la troisième : celle de l’absolu qui est la plus vraisemblable. Il s’agit d’ailleurs d’une notion qui inclut tout, y compris ce qui est imaginaire. Le sens d’un concept aussi fondamental demande à être précisé. La prudence s’impose car l’absolu est sans commune mesure avec nos conceptions habituelles. Étant par définition ce qui ne dépend de rien, il ne rentre ni dans le cadre de l’espace ni dans celui du temps. Ces notions ne peuvent servir de référence pour l’appréhender car c’est lui qui leur a donné naissance. C’est quelque chose qui serait du même ordre que le fini mais qui ne s’arrêterait nulle part. Ni grand ni petit, il est sans dimension. Il transcende toutes distinctions telles que : présent et avenir, un et multiple.

Bien que tout existe en lui et qu’il soit présent en tout, il n’est altéré par rien. L’absolu est indivisible et conserve son caractère quelles que soient les conditions et en dépit des apparences. Il est donc intégralement présent en chacune de ses manifestations. Quelles que soient les formes qu’il assume, il est entier en toutes, équivalent dans la partie et dans le tout[2]. L’existence de métamorphoses, de paliers ou de fossés n’empêche pas que, dans les profondeurs, il y ait une continuité du flux de l’être. Nous établissons des distinctions bien tranchées pour appréhender plus facilement le monde mais l’unité sous-jacente ne doit jamais être perdue de vue. C’est toujours la même réalité fondamentale modulée de toutes sortes de manières. La multiplicité est néanmoins un fait bien réel. L’individu n’est pas un simple produit de l’univers. L’un et l’autre ont un caractère irréductible et la même origine transcendante.


*


Notre monde est une émanation de l’être primordial dans des conditions particulières. L’odyssée cosmique est véritablement un jeu dans tous les sens du terme. Il comporte d’innombrables facettes et se déroule à plusieurs niveaux en même temps. Partie de cache-cache, mais aussi « jeu de l’oie », de hasard… ou de gladiateurs. On y court, on bondit, on simule aux sein d’âpres compétitions où se joue le sens de l’évolution. Les constructions patientes y sont à la merci d’une simple maladresse ou d’un coup de dés. Des activateurs de progrès imaginent des scénarios et organisent des canulars où, pris au dépourvu, chacun se révèle à lui-même. Leur caractère énigmatique nous fait oublier que tour à tour nous jouons tous les rôles et que nous sommes au cœur de chaque joueur comme lui est en nous. Et nous avançons ainsi, avec aisance ou à tâtons : tantôt jonglant, tantôt en équilibre sur un fil, explorant tous les recoins de ce labyrinthe que nous peuplons de rêves et de jouets.

Le monde est une œuvre d’art intégrale qui sans cesse se renouvèle à travers la danse des formes et les chants sublimes de l’âme. Il est l’expression d’une grande histoire d’amour : celle de l’Âme et de la Nature, ces deux faces de l’être divin. Chacun d’entre nous interprète dans son propre registre toute la gamme de leurs relations. Celles-ci vont de la tendre guerre à l’union béatifique, par d’infinies modulations. Craignant de voir l’âme se retirer sur les cimes de l’esprit, la nature l’emprisonne dans le piège des apparences en lui faisant boire le breuvage de l’oubli. Toutefois, grâce à la ressouvenance, la mystification finit par être découverte et surmontée. Après bien des péripéties, une paix lumineuse s’installe. Les deux amants éternels peuvent alors se retrouver en toute liberté sur des bases équilibrées et fécondes. Mais avant d’en arriver là, chacun doit traverser des passages parfois obscurs.

Pendant longtemps, nous nous laissons prendre au jeu en oubliant que le joueur a une réalité indépendante des personnages qu’il incarne et des parties auxquelles il participe. Nous sommes rarement conscient du fait que nos sensations, nos émotions et nos pensées font aussi partie du jeu. Il est bon d’y participer le mieux possible, avec intensité et sensibilité, mais sans excès de sérieux. Nous sommes entrés de plein gré dans cette partie pour le simple plaisir d’y participer et parce que nous étions sensibles à sa beauté et à la grandeur de ses enjeux. Sa configuration actuelle n’est pas immuable. Nous pouvons changer les règles si nous avons l’audace, la lucidité et un amour suffisants pour pénétrer au cœur des grands secrets. Si nous le voulons vraiment, nous pouvons aussi rencontrer le maître du jeu, le divin artiste, « l’éternel enfant. »

Ce périple débute au cœur d’un feu d’artifice. Il y a tout d’abord, une dispersion des étincelles jaillies du foyer divin. Au niveau de la conscience de surface, chacune se retrouve complètement isolée dans un milieu inconnu. La perte de l’unité entraîne une limitation de la conscience. Et l’ignorance engendre tout naturellement l’erreur et la faiblesse ; elles-mêmes responsables du manque d’harmonie. L’emprisonnement dans une forme partielle et l’identification avec elle, crée l’attachement. Celui-ci s’accompagne d’aveuglement et d’entêtement. Il peut ainsi apparaître une volonté plus ou moins consciente de persister dans des voies inadaptées. Et celles-ci vont parfois à contre-courant de ce qui est bon : tant pour l’individu lui-même que pour le groupe. Les conséquences peuvent être effroyables car, lorsque l’ego et le désir règnent en maîtres, tout ce qui fait obstacle à la satisfaction des tendances ou des projets personnels est regardé avec hostilité et traité sans aucun égard.

Renonçant aux capacités illimitées dont elle dispose, l’âme accepte d’endosser les limites que la nature lui assigne. Elle s’identifie avec les particularités de l’organisme : cet instrument vivant aux multiples fonctions, ce temple qu’elle honore de sa présence et qui lui sert de véhicule. Sur le plan de la pensée, il se produit une confusion entre elle et l’ego. En surface, elle fait comme si elle n’était que cela. En un sens, on peut dire qu’à titre temporaire, elle devient cela. Du fait de sa descente, chaque âme se trouve submergée par un océan d’insensibilité. En raison de sa nature, il continue cependant d’y avoir en elle un élan vers la plénitude. Au début, l’influence qu’elle exerce est presque imperceptible, mais étant toujours orientée dans le même sens, elle ne cesse de croître. Sous son égide, la matière se métamorphose. Par l’intermédiaire d’espèces de mieux en mieux équipées par le mouvement évolutif, la vie gravit peu à peu les échelons de la conscience. La sensibilité des êtres se développe. Leur maitrise d’eux-mêmes et du milieu augmente elle aussi. Les caractères individuels deviennent de plus en plus accentués et influents.

La psyché reflète les différents aspects de la réalité. Elle peut se tourner vers le temporel ou l’éternel, le relatif ou l’absolu. Lorsque son développement atteint un certain seuil, elle devient capable de reprendre conscience d’elle-même. Au stade humain, ou peut-être avant, l’individu commence à ressentir le besoin de s’ouvrir à l’illimité : à son contact, son inspiration et son pouvoir transformateur. Une coopération consciente entre l’aspiration individuelle et ce qui s’élabore au niveau universel devient possible. Arrivé à ce point, l’être humain se met à rechercher activement ce qui pourrait l’aider à évoluer dans les meilleures conditions. Avec plus ou moins de discernement, il utilise tous les moyens qu’il trouve à sa portée. Lorsque la poussée interne devient suffisante, le germe de vie traverse la coque protectrice de la graine. Devenue inutile, cette enveloppe finit par se désagréger. De la même manière, lorsque les conditions se trouvent réunies, l’ego cède devant la pression intérieure, puis il se dissout. L’âme peut ainsi se libérer.

Beaucoup d’obstacles restent à surmonter avant que nous puissions nous épanouir pleinement, être fécondé par la lumière de l’esprit et dispenser les fruits qui comblent toutes les espérances. Toutefois, à partir de cette émergence, aucun retour en arrière n’est plus à craindre. L’influence de l’âme est désormais directe. L’aventure prend une toute autre tonalité et le chemin devient véritablement ensoleillé. La direction de la psyché est infiniment plus souple et éclairée que celle de l’ego : ce tyran auquel nous obéissions jusque là et que nous avions l’habitude de défendre par tous les moyens. Quand l’âme passe au premier plan, le cœur, la raison et la volonté œuvrent enfin de concert. Une paix profonde s’installe peu à peu dans l’ensemble de l’être. Un énergie créatrice de haute niveau est désormais à notre disposition.

S’il advenait que tout ceci puisse vraiment être réalisé, l’Homme pourrait peu à peu devenir l’artisan conscient de sa propre évolution. Il est possible qu’une partie de l’humanité parvienne ainsi à se hisser au-dessus d’elle-même. Elle donnerait peut-être naissance à une espèce plus évoluée qui aurait la maîtrise directe de sa propre nature et l’utiliserait en accord avec les enjeux universels. Ce serait le couronnement des efforts accomplis par chacun tout au long de son parcours singulier, avec ses épisodes exaltants mais aussi ses souffrances, ses reculs et ses moments de découragement. Un tel accomplissement n’est pas invraisemblable si l’on songe à tout le chemin parcouru par l’être vivant depuis ses origines. Le jeu ne perdrait pas pour autant sa saveur. On peut vivre dans l’intimité du monde sans qu’il perde rien de son mystère et soit plus que jamais une source d’émerveillement.

  1. Dans la [[w:Kabbale|]], l’être primordial se retire d’une partie de lui-même, laissant ainsi un espace libre pour la création.
  2. En [[w:mathématiques|]], lorsqu’il s’agit d’infinis, la partie est égale au tout. Ainsi, par exemple, l’infini des nombres pairs est égal à celui des nombres entiers.