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Ce poster a été créé par Morgane DEROYE, dans le cadre du cours FRA3826/EDN6001 - Théories de l'édition numérique, inscrite au DESS en édition numérique à l’université de Montréal.



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Jacques le Fataliste et son maître, une aventure (hyper)textuelle 2.0
Morgane DEROYE
17/12/2021
Université de Montréal
fr
Résumé : Le projet a pour objectif de simplifier la compréhension des divers chevauchements narratifs de l’oeuvre au lecteur à l’aide de l’outil numérique Storyspace.
Mots-clefs : édition numérique, Storyspace, lecture.
écritures numériques, remédiation, hypertexte
 
Corpus : Jacques le Fataliste et son maître par Diderot en 1796
Outil : Storyspace par Jay David Bolter, John B. Smith et Michael Joyce (1980’s)
créateur et éditeur de récits à la narration complexe et interreliée par des hyperliens.
mise à jour en :


Ceci est la page du projet d'édition numérique Jacques le Fataliste et son maître, une aventure (hyper)textuelle 2.0 par Utilisateur:Morgane Deroye dans le cadre du cours FRA3826/EDN6001 Théories de l'édition numérique. Ce projet documenté a pour but de remédier, à l’aide d'un outil numérique, au parcours de lecture original proposé par l’auteur de l’oeuvre: Jacques le Fataliste et son maître, pour permettre une lecture plus fluide et compréhensible.


Présentation du Corpus

Jacques le Fataliste et son maître de Diderot est un roman paru pour la première fois en feuilleton de 1778 à 1780. Sa période d’écriture débute en 1765 et se termine à la mort de son auteur en 1784. Il fait partie des incontournables de la littérature classique française et est réputé notamment pour avoir mis à mal les codes du genre romanesque, par ses nombreuses digressions et récits diégétiques. L’histoire est racontée par un narrateur-auteur qui relate le récit de Jacques et son maître. Jacques est un valet peu ordinaire puisqu’il est quelque peu philosophe et fait la conversation à son maître tout le long du voyage, pour lui conter l’histoire de ses amours. Ce récit dialogique rassemble plusieurs histoires : il y a d’abord les histoires de Jacques qui parle de son capitaine, puis d’un homme du nom de Pelletier ainsi que du Père Ange. Puis il y a les histoires de l’hôtesse de l’auberge, dans laquelle les deux protagonistes se sont arrêtés pour dormir et manger. Elle raconte à son tour les histoires d’amour de Mme. De Pommeraye, une veuve. Enfin il y a le double récit du narrateur lui-même qui entre en compétition avec celui de Jacques et son maître, le récit du poète de Pondichéry. À cela, il est important de préciser que toutes les coupures diégétiques n’ont aucun lien entre elles. À la fin de son œuvre le narrateur suggère à son lecteur trois fins différentes. Le véritable voyage de ce roman n’est pas vraiment celui que font Jacques et son maître mais bien celui du lecteur à suivre les différents récits et histoires qui s’entremêlent.

Problématique(s) éditoriale(s)

À sa première lecture de Jacques le Fataliste et son maître de Diderot, on peut la trouver ardue. Cette difficulté n’émane pas moins de la langue du XVIII ème siècle, qui peut parfois être difficile de compréhension dans ses tournures de phrases et son vocabulaire, que dans la structure narrative, qui est tel qu’il est très laborieux de comprendre l’histoire dans son entièreté. En effet, ce récit dialogique, entre un maître et son valet, est sans cesse interrompue par, soit des commentaires ou d’autres récits du narrateur principal, soit par des questions que le lecteur serait en droit de se poser et que le narrateur anticipe, ou encore par des événements extérieurs aux personnages qui les coupent dans ce qu’ils disaient juste avant. Toutes ces coupures créent un enchevêtrement d’histoires imbriquées les unes dans les autres, ce qui perturbe le lecteur qui n’aura jamais le mot de la fin de toutes les histoires entamées, et qui se perd lorsque l’une d’elles est reprise à un autre endroit du récit.

Nous pouvons donc nous demander, comment cette œuvre pourrait-elle s’intégrer dans un projet d’édition numérique afin d’en améliorer la compréhension narrative. Pour répondre à cette problématique il faudrait donc revoir le parcours de lecture de l’oeuvre, afin de pouvoir passer d’une histoire à sa suite sans devoir lire le récit interruptif. La technique de l’hyperlien semblerait donc appropriée.

État de l'art sur l'hypertextualité

Dans le domaine de la littérature, le terme « hypertextualité » a été employé pour la première fois par Gérard Genette désignant tout « texte littéraire dérivé par rapport à un autre qui lui est antérieur et lui sert de modèle ou de source, d'où des phénomènes de réécriture possibles comme le pastiche ou la parodie »[1]. Gérard Genette avait pour idée que les textes fonctionnaient en réseau et s'influençaient continuellement les uns les autres. Avec l’arrivée du numérique un deuxième sens est apparu pour ce même terme. En effet, dans le domaine de l’informatique, l’hypertextualité est un concept créé en 1965 par Ted Nelson. Il consiste à lier diverses parties de texte par des hyperliens permettant d’aller directement à la partie liée, ce qui entraîne une rupture avec la linéarité d’un texte et sa lecture[2]. Cette avancée technologique a parfois permis aux deux concepts, appartenant à des domaines bien distincts, de se fondre l’un dans l’autre pour créer des projets artistiques innovants : Patchwork Girl de Shelley Jackson (1995) en est le parfait exemple. L’autrice base la narration de son histoire inspirée de deux romans déjà préexistants : Frankenstein ou le Prométhé moderne de Mary Shelley (1818) et Le Magicien d’Oz de L. Frank Baum (1900), (hypertextualité littéraire). Le récit se propose comme une continuation du roman de Mary Shelley, mais contrairement à l’oeuvre originale, le projet d’une créature femelle est bel et bien mené à terme par Mary Shelley elle-même. La créature alors tombe amoureuse de sa créatrice et part voyager en Amérique pour finir par se désintégrer au bout de 175 années d’existence. La particularité principale de ce récit est qu’il est intégralement numérique, suivant le principe des hyperliens grâce au logiciel Storyspace sur lequel il a été écrit. La trame de l’histoire est représentée par des illustrations de parties de corps féminin, et c’est au lecteur d’assembler les différentes images pour ressusciter le monstre. Pour ce faire il doit lire les textes qui lient les images entre elles en prenant les bonnes décisions. Car une piste peut emmener l’histoire dans plusieurs directions. De manière plus générale, l’hypertextualité informatique a permis la création de nouvelles possibilités en littérature à commencer par l’hyperfiction. La première œuvre majeure appartenant à ce nouveau genre de littérature étant Afternoon, a Story de Michael Joyce (1987), également conçu sur Storyspace.

Néanmoins, il est à noter que ce concept de l’hypertexte comme l’entendait Ted Nelson, bien qu’il n’avait pas grand-chose à voir avec l’informatique, était déjà bien présent en France avec les post-structuralistes tel que R. Barthes et Derrida dans les années 1970. En effet, l’hypertexte était devenu un principe d’écriture qui se caractérisait par une rupture avec la linéarité textuelle, le poème Un Coup de dés n’abolira jamais le hasard de Mallarmé en est un exemple. Lorsque l’hypertexte informatique, et plus particulièrement l’hyperfiction, fait son entrée dans les années 1990 en Amérique, se développe avec elle une nouvelle théorie autour de l’hypertexte : la théorie de la convergence. Elle est apparue avec la publication de trois ouvrages majeurs :

  • Writing Space de Jay David Bolter (1990) ;
  • Hypertext, The Convergence of Contemporary Critical Theory and Technology de George Landow (1992).
  • Hypermedia and Literary Studies de Delany (1994) ;

Voici comment Alain Giffard dans son article « Petites Introductions à l’hypertexte » définit la théorie de la convergence :« La notion d’hypertexte est l’occasion d’un rapprochement entre la technologie et les théories littéraires, représentées en particulier par le post-structuralisme et la déconstruction. ». L’hypertextualité littéraire, des décennies après son apparition, connaît encore aujourd’hui un certain succès, et ce auprès d’un jeune lectorat, notamment avec ces livres « dont vous êtes le héros », tel que La Pire soirée de ta vie d’Andy Rowski (une youtubeuse populaire auprès des jeunes), publié en 2019.

Interactivité

Principe sur lequel se fonde l’hypertexte et qui se définit comme « reposant sur une programmation informatique prévoyant les interventions matérielles du lecteur. » (Bouchardon). Autrement dit, l’interactivité est la possibilité pour le lecteur d’interagir avec sa machine. Dans le cadre des récits hypertextuels Roger Chartier exprime le fait que « le lecteur devient un des acteurs d’une écriture à plusieurs voix, ou à tout le moins se trouve en position de constituer un texte nouveau à partir de fragments librement découpés et assemblés. »[3] Il existe bien d’autres types d’interactivité dans le domaine de l’édition numérique : les récits cinétiques, qui utilisent les mouvements et le jeu sur le texte. Il peut s’agir d’un mouvement du curseur dans la page, autre que le clic hypertextuelle, ou bien du mouvement du support de lecture numérique lui-même comme l’Ipad par exemple ; les récits génératifs, qui produisent une écriture automatique ; ou encore les récits collectifs. L’un des enjeux fondamentaux de ce type de récit est de concilier narrativité et interactivité. Il ne faut pas que le lecteur soit perdu dans l’interaction avec l’oeuvre. Ce genre de récit peut parfois poser des problèmes d’accès ou de manipulation pour des personnes aux capacités réduites.

Projet d'édition numérique

Objectifs

L’objectif de ce projet est donc de réécrire le roman dans son intégralité sur l’espace numérique de Storyspace, qui servira à remédier le parcours de lecture de l’oeuvre, afin d’en améliorer sa compréhension narrative.

Outil numérique: Storyspace

Présentation

 
Exemple d'un hypertexte créé dans Storyspace.

Storyspace est un logiciel créé par Jay David Bolter, John B. Smith et Michael Joyce dans les années 1980. Son développeur est la compagnie Eastgate Systems. Il s’agit d’un outil fait pour la création et l’édition de récits à la narration complexe et interreliée par des hyperliens, c’est le premier programme informatique dans ce domaine. C’est sur ce logiciel qu’ont émergé des classiques de l’hypertexte tel que Patchwork Girl de Shelley Jackson (1995), ou bien Afternoon, a Story de Michael Joyce (1987). Il est encore aujourd’hui une référence en matière de récit hypertextuelle et est utilisé dans le cadre de cours ou d’ateliers d’écriture créative. Il en est actuellement à sa troisième version, qui a fait l’objet de nombreuses améliorations depuis la parution des œuvres qui ont fait sa renommée, avec un design à la pointe de la technologie. Il est compatible aussi bien avec les ordinateurs Windows que Macintosh ou MacOS.

Fonctionnement

Une fois le logiciel ouvert, l’espace de travail se scinde en deux parties bien distinctes : la carte d’un côté et les espaces d’écriture de l’autre. Lorsque l’on choisit d’avoir la carte de son projet, c’est un ensemble de bulles reliées entre elles, par des flèches, que l’on visualise. Chaque bulle représente un espace d’écriture qui peut tout aussi bien contenir du texte comme des graphiques, ou encore des fichiers audios. Les flèches quant à elles représentent les hyperliens et indiquent la direction que le récit peut prendre, c’est-à-dire vers quelle(s) autre(s) espace(s) d’écriture cet hyperlien peut mener. Il n’y a aucune limite d’espaces d’écriture et tout peut être modifié instantanément, rien n’est jamais figé, ce qui rend l’outil très malléable et agréable d’utilisation. La visualisation des hyperliens en flèches et cases est assez ingénieuse et avantageuse pour le créateur qui a une vision globale des différents chemins qu’il va pouvoir faire parcourir à ses lecteurs. D’ailleurs, pour éviter que le lecteur ne se perde parmi cette multitude de liens, le logiciel a mis en place des champs de garde qui a pour mission de désactiver ou d’activer les liens en fonction des déplacements du lecteur au fil du récit. De surcroît, le logiciel offre une richesse de possibilités pour les écrivains, les hyperliens peuvent être soumis à des conditions de sorte qu’un lien puisse être ouvert qu’une seule fois ou qui doit d’abord nécessiter l’ouverture d’autres liens avant que celui-ci ne s’ouvre. Enfin, son type de format ouvert permet la conversion des fichiers créés en html, permettant la réimplantation du fichier dans un autre milieu comme le web.

Méthodes

Pour mener à bien ce projet numérique et répondre à notre problématique il faudrait entreprendre la réécriture complète de l’oeuvre dans le logiciel Storyspace. Deux parcours de lecture pourraient alors être proposés : l’un serait le parcours de lecture original comme écrit par l’auteur, l’autre serait le parcours revisité pour simplifier la compréhension de la structure narrative du récit original. Pour ce faire, séquencer le texte original à chaque coupure diégétique serait nécessaire. Ainsi chaque portion de texte serait insérée dans une case et reliée par un hyperlien : soit à la case correspondante à la suite de l’histoire tel que l’auteur l’a écrit, soit à la case qui mène à la suite de l’histoire qui a été débutée.

Réalisation et Ouverture

Résultats attendus

À la fin de la réalisation de ce projet, le lecteur qui lira ce nouvel hypertexte aura la possibilité s'il le souhaite de trouver pour la première fois une certaine linéarité dans l'oeuvre de Diderot. En effet, il pourra suivre les différentes narrations de récits sans aucune interruption intempestive et indésirée par le lecteur.

Conscience littéraire et droit d'auteur

Réaliser ce projet pourrait sembler aller à l’encontre de tout ce qui faisait la modernité du texte pour son époque. En effet, Diderot avait consciemment prévu de décevoir les attentes habituelles du lecteur pour réinventer un genre romanesque nouveau. Remanier son texte pour retrouver une certaine linéarité textuelle paraît donc ne pas respecter la pensée de l’auteur pour son œuvre. Toutefois, avec la technique de l’hyperlien on retrouve son cheminement de pensée qui est de casser la linéarité de la littérature en créant des hypertextes. Ainsi en fracturant le récit, qui constitue l’oeuvre tout entière de Jacques le Fataliste et son maître, en plusieurs bouts de texte pour les dispatcher en les reliant aux uns et aux autres, c’est littéralement ce qu’a fait l’auteur avec son propre texte. On pourrait aller jusqu’à supposer que si Diderot était de notre siècle il aurait peut-être même été l’inventeur de cette technique narrative.

Mais serait-il légal de réaliser un tel projet ? D’aller jusqu’à transformer un récit qui ne nous appartient pas ? Dont nous ne sommes pas l’auteur ? Depuis la convention de Berne en 1886, accord international qui établit une équité de statut entre les œuvres littéraires, le droit d’auteur se limite au droit des frontières et n’est pas identique selon le pays où l’on se situe. Attention, le droit d’auteur n’est pas déterminé par la nationalité de l’auteur mais par l’endroit où l’oeuvre est diffusée. Ainsi, une même œuvre qu’elle soit diffusée au Canada ou en France ne tombera pas dans le domaine public au même moment. Il ne faut que 50 années au Canada pour qu’elle le soit, tandis que 70 ans est nécessaire en France. Quant à l’oeuvre de Diderot, mort en 1784, cela fait maintenant 187 ans exactement qu’elle est tombée dans le domaine public. Lorsqu’une œuvre tombe dans le domaine public, cela veut dire qu’il y a cessation des droits patrimoniaux sur celle-ci, mais qu’il y a conservation du droit moral dans certains pays. Autrement dit, l’auteur perd le monopole d’exploitation économique de l’oeuvre, mais il est obligatoire de « rappeler la paternité de l’oeuvre au moment de son utilisation, en citant son nom [...]. Ce droit est perpétuel, inaliénable et imprescriptible. »[4] C’est également dans les droits moraux que se trouve le droit à l’intégrité de l’oeuvre. Selon la convention de Berne elle comprend le droit « de s’opposer à toute déformation, mutilation ou autre modification de cette œuvre ou à toute autre atteinte à la même œuvre, préjudiciables à son honneur ou à sa réputation. » Rappelons que ces lois varient selon les pays, or nous sommes au Canada et pour ce pays les droits moraux sont à durée égale à ceux des droits patrimoniaux, il est même possible d’y renoncer. Pour conclure, la réalisation de ce projet serait donc légalement possible.

Sources

Bibliographie

  • Alain Giffard, « Petites Introductions à l'hypertexte », in Banques de Données et hypertextes pour l'études du roman, Paris, Puf, 1997, Nathalie Ferrand (coord.)
  • Aurélie CAUVIN, La Littérature hypertextuelle, analyse et typologie, Université de Cergy Pontoise, Maîtrise de Lettres Modernes, 2001, en ligne.
  • Laurence Daubercies, Jacques le Fataliste entre romanesque et anti-roman. Une parodie des effets de réel du récit de voyage au XVIIIe siècle, 2012, en ligne.
  • "StoryspaceOV, A Hypertext Tool for Writers and Readers" de Eastgate en ligne.


Notes et références

  1. Dictionnaire Flammarion de la Langue Française (1998)
  2. "Hypertexte" de Wikipédia. Consulté à l’adresse: https://fr.wikipedia.org/wiki/Hypertexte
  3. Roger, Chartier « Du Codex à l'écran les trajectoires de l'écrit », Paris, revue écart numéro 2, textualité et nouvelles technologies, p. 46
  4. Ooreka Droit, "Domaine public". Consulté le 17 décembre : https://justice.ooreka.fr/astuce/voir/397097/domaine-public.