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Cette page est réalisée par Nathalie Dallaire dans le cadre du cours FRA3826/EDN6001 - Théories de l'édition numérique à l'Université de Montréal. Il s'agit de documenter un projet d'édition numérique de « L'hiver de force » de Réjean Ducharme, une remédiation du roman sous l'angle théorique de la géocritique au moyen de l'outil StoryMapJS de Knight Lab.


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Une promenade à Montréal avec André et Nicole
Nathalie Dallaire
17/12/2021
Université de Montréal
fr
Résumé : Remédiation de « L'hiver de force » de Réjean Ducharme sous l'angle théorique de la géocritique au moyen de l'outil d'édition numérique StoryMapJS
Mots-clefs : édition numérique, ville, Montréal, Réjean Ducharme, littérature québécoise, StoryMapJS
écritures numériques, remédiation, littérature cartographiée et fonction cartographiante, géocritique


Corpus : L'hiver de force par Réjean Ducharme en 1973
Outil : StoryMapJS par Knight Lab ()
narration cartographiée
mise à jour en :




Présentation du corpus

Parmi les œuvres de Réjean Ducharme, « L’hiver de force[1] » se distingue par le réalisme que son ancrage historique, géographique et socio-culturel évoque. Le roman peut être vu comme un récit de déambulation urbaine. Il donne à voir la ville de Montréal au tournant des années 1970, son paysage urbain, ses réalités démographiques et ses manifestations culturelles et politiques à travers le regard des personnages André et Nicole. Le roman se prête donc à une lecture sous l'angle de concepts et de théories alliant littérature et géographie tels que le concept de « fonction cartographiante de la littérature » et la théorie de la géocritique.

« Fonction cartographiante de la littérature »

La « fonction cartographiante de la littérature » est un concept défini par Isabelle Ost[2] qui s'appuie sur celui de Christine Buci-Glucksmann, l'« œil cartographique de l'art[3] ». Ost prend la cartographie comme paradigme et postule que la littérature a une « fonction cartographiante » c'est-à-dire qu'elle est « apte à déployer un discours qui cartographierait les autres pratiques discursives », et que « chaque œuvre [a] la possibilité de se faire carte du réel et de ses représentations ou discours, donc de créer des procédés de type cartographique[2] ». Cartographier consiste à constituer l'espace, réel ou littéraire, en territoire en en délimitant les contours. La carte est donc toujours une représentation partielle et partiale puisqu'elle circonscrit subjectivement un espace infini. « L'hiver de force » met en œuvre cette « fonction cartographiante ». Le roman procède à une cartographie de l'époque par une représentation et un inventaire, partiels et partiaux, de ses diverses composantes culturelles :

  • les discours ambiants et les sociolectes : le militantisme nationaliste québécois, la contre-culture (rebaptisé avec ironie la CCC: la contre-culture de consommation).
  • les productions culturelles : les chansons de Charlebois, des Beatles, de Boris Vian, les longs-métrages à la télé.
  • les objets médiatiques et technologiques : la télé, le pick-up, le tv-hebdo, le téléphone.
  • la ville : sa toponymie, sa topographie, sa sociographie, ses composantes urbaines, son paysage, l'expérience humaine dans la ville.

Géocritique

Pour cette dernière composante culturelle cartographiée par le roman, la ville, le concept de géocritique est tout indiqué. Le terme vient de Bertrand Westphal dont Michel Collot résume l'approche et la méthode ainsi :« Il tient compte de l’interaction entre espace réel et représentations de l’espace : le référent spatial d’un texte est déjà lui-même en partie chargé de références littéraires. [...] La méthode consiste à choisir un lieu chargé d’histoire et de culture, et à comparer les différentes images qu’en ont proposées divers écrivains : d’en explorer en quelque sorte la mémoire littéraire[4] ». Collot critique toutefois cette définition de la géocritique, trop « géocentrée », qui néglige les espaces imaginaires et oblige à une approche comparatiste, ne pouvant être appliquée à un seul texte ou un seul auteur. Il préfère plutôt :« l’aborder comme un paysage, en [se] référant à la définition la plus générale du terme, qui nous apprend que le paysage n’est pas le pays, mais une certaine image du pays, élaborée à partir du point de vue d’un sujet, qu’il soit un artiste ou un simple observateur[4] ». La « géographie littéraire » ainsi définie par Collot convient mieux à ce projet et à « L'hiver de force ». Au même titre que le roman « cartographie » la culture populaire ambiante en reproduisant les sociolectes et les discours et en présentant les objets culturels et médiatiques de l’époque (la télé et ce qui y passe, le téléphone, la radio, le pick-up, le tv-hebdo, les productions culturelles et le climat politique), il cartographie également la ville avec toutes ses composantes urbaines, la constituant en paysage, au sens où Collot l'entend, et en objet culturel de médiatisation, particulièrement sous ces trois angles d'analyse :

  1. Les objets de la ville (les enseignes, les devantures de commerces, les affiches et pancartes, la signalétique urbaine) sont des objets de culture qu'André et Nicole, correcteurs d'épreuves, s'appliquent à lire, à déchiffrer et à commenter.
  2. La ville permet l'expression des sentiments des passants en se faisant le reflet de leur subjectivité. Soumis à des angoisses, les personnages la décrivent parfois de manière hallucinée. Elle prend alors les allures d'une peinture abstraite ou surréaliste.
  3. Façonnée par son histoire, sa sociologie et sa démographie, la ville livre aussi un récit sociographique de sa constitution (toponymie et topographie, rapports sociaux, bilinguisme, architecture).

Ainsi, Montréal nourrit le texte de Ducharme, et les personnages ducharmiens jettent à leur tour un éclairage nouveau, particulier et subjectif sur la ville. C'est ce que ce projet d'édition numérique cherche à mettre en œuvre : illustrer le texte par la carte et éclairer la ville par le texte, montrer les strates de sens contenus dans l'espace référentiel du territoire constitué à la fois par la carte et par le texte.

Problématiques éditoriales

Cet angle d'analyse de « L'hiver de force », mettant de l'avant sa « fonction cartographiante » et se fondant sur une lecture géocritique qui montre le rapport du texte au territoire, plus précisément à la ville de Montréal, plaide naturellement en faveur d'une remédiation du roman mettant l'accent sur son ancrage géographique. Un tel projet d'édition, reliant les extraits du roman à des photographies urbaines, a déjà été réalisé en format papier, puis numérisé et rendu disponible en format PDF [5], mais il serait intéressant d'en faire une édition entièrement numérique qui ajouterait aux photographies le support graphique et interactif de la carte géographique. L'identité, la nature même du roman justifie en soi cette remédiation du texte par l'usage de la carte pour souligner la dimension géographique de l'œuvre, mais la carte a aussi une réelle valeur éditoriale en raison de l'intérêt que les lieux réels de la fiction suscitent chez un large public, un intérêt que les possibilités technologiques nourrissent et qui s'accentue avec le développement du tourisme de masse[6]. De plus, lorsque, en 1975, Gilles Marcotte, discutant du choix éditorial de Ducharme d'accompagner le texte de la mention « récit » plutôt que « roman », se demandait :« Pourra-t-on lire l'Hiver de force, dans vingt-cinq ans, sans un arsenal de notes explicatives? Ducharme prend ce risque, le risque du précaire, du momentané. "Roman", c 'est ce qui dure, ce qui dit la durée ; "récit", c'est la fragilité et l'humilité d'une écriture qui se donne toute entière au présent, et qui accepte de mourir avec lui, s'il le faut[7] », il soulevait alors un enjeu de pérennité du texte. Qu'en est-il maintenant que près de cinquante années se sont écoulées depuis la parution de « L'hiver de force »? Ce projet d'édition numérique propose que l'ancrage du texte sur une carte géographique accompagnée de photographies d'archives peut faire office de notes explicatives et permettre d'actualiser et de contextualiser le texte. La ville change, la culture change, mais les coordonnées géographiques demeurent. L'outil qui sera proposé pour ce projet, et dont l'usage et le fonctionnement seront détaillés dans la prochaine section, offrira aussi aux lecteurs la possibilité d'une lecture interactive.

Projet

Ce projet sera donc une remédiation de « L'hiver de force » de Ducharme mettant l'accent sur son ancrage géographique à la ville de Montréal au tournant des années 1970. Des extraits pertinents pour appuyer cette lecture géocritique du roman seront sélectionnés et édités à l'aide d'un outil numérique, StoryMapJS, qui permet d'utiliser le graphisme et l'interactivité de la carte géographique numérique pour éditer la mise en récit d'un texte et d'accompagner ce dernier de sources multimédiales (images, vidéos, sons).

Objectif

L'objectif d'un tel projet sera de résoudre les problématiques éditoriales énoncées ci-haut, soit de :

  • Répondre à l'intérêt éditorial du public pour les lieux réels de la fiction.
  • Participer à la pérennité du texte en l'actualisant et en le contextualisant au moyen de la carte géographique.
  • Proposer une expérience interactive de lecture.

Méthode et outil

Création d'une diapositive
 
Diapositive créée sur StoryMapJS[8]
L'outil d'édition numérique préconisé pour ce projet est StoryMapJS de Knight Lab. 
Cet outil permet de faire une mise en récit à partir d'une carte géographique (mappemonde standard ou carte personnalisée). Cette carte est zoomable et extensible. La mise en récit se fait au moyen de diapositives. 
Il faut d'abord sélectionner un point sur la carte (une adresse, des coordonnées géographiques), puis remplir les cases de la diapositives : un titre d'en-tête, un texte, un média (images, sons, videos). Les médias peuvent être téléchargés dans l'outil ou récupérés à partir d'une URL.
Navigation par le lecteur
 
Diapositive créée sur StoryMapJS[8]
L'outil offre la possibilité au lecteur de visiter les points sur la carte en suivant l'ordre dans lequel les diapositives ont été éditées au moyen de la flèche de navigation (partie gauche de l'image ci-contre).
Mais le lecteur peut aussi afficher la Vue d'ensemble de la carte  et choisir lui même quel point de la carte il veut visiter  et dans quel ordre (partie droite de l'image ci-contre).
De même, il peut zoomer à loisir sur la carte et choisir par exemple de s'attarder et d'explorer les environs du point sélectionné. L'outil offre donc une interactivité assez intéressante pour le lecteur. 


Conclusion

Résultats attendus

Voici un exemple des résultats attendus :
 
Diapositive créée sur StoryMapJS[8]. Texte :Réjean Ducharme, L'hiver de force, Paris, Gallimard, 1999 (ISBN 9782070376223), p. 123. Image : Le cinéma Élysée de Montréal[9]
Dans cet extrait, nous retrouvons plusieurs des éléments de la problématique énoncée ci-haut :
Un ancrage géographique fort (le cinéma Élysée sur la rue Milton)
La ville à lire comme un document (les affiches, comme des reliques)
Une lecture sociographique (le texte bilingue des affiches comme témoin de l'histoire de Montréal et de sa démographie)
Le commentaire subjectif d'André qui ajoute des couches sémantiques en faisant un jeu de mots :« À Milton [la rue du cinéma], on tourne. (je dis : "Silence, on tourne!" »[...]) et en commentant le texte des affiches bilingues :« C'est beau ».

Perspectives et ouverture

Pour la réalisation de ce projet, il faudrait évidemment procéder d'abord à une recherche documentaire afin de recenser des photographies d'archives pertinentes pour accompagner les extraits du texte. Mais il serait aussi intéressant de travailler en partenariat avec des artistes contemporains (photographes, artistes visuels, comédiens) qui pourraient créer des images sur mesure pour accompagner le texte ou réaliser de courts vidéos d'une lecture du texte par exemple.

Sources

  1. Réjean Ducharme, L ' hiver de force, Paris, Gallimard, 1999 (ISBN 9782070376223) 
  2. 2,0 et 2,1 Isabelle Ost, Cartographier, Presses de l’Université Saint-Louis, 2018 (ISBN 9782802803454), « « L’œil cartographique » de la littérature. Réflexions pour une lecture « cartographiante » de quelques œuvres littéraires contemporaines », p. 297–324 
  3. Christine Buci-Glucksmann, L'œil cartographique de l'art, Paris, Galilée, 1996 (ISBN 9782718604671) 
  4. 4,0 et 4,1 Michel Collot, « Pour une géographie littéraire », LHT Fabula, 2011-05-16 (ISSN 2100-0689) [texte intégral (page consultée le 2021-12-16)]
  5. Gilles Lapointe, Sylvie Readman et Élisabeth Nardout-Lafarge, L'hiver de force à pas perdus : Le Montréal de Réjean Ducharme, Montréal, Du passage, 2014 (ISBN 9782924397053) 
  6. Thierry Joliveau et Sébastien Caquard, Géographie poétique et cartographie littéraire, Limoges, PULIM (ISBN 9782842875787), « Instrumenter et analyser les liens entre espace et fiction à l’ère numérique », p. 38 
  7. Gilles Marcotte, « Réjean Ducharme contre Blasey Blasey », Études françaises, vol. 11, no  3-4, 1975, p. 247–284 (ISSN 0014-2085 et ISSN 1492-1405) [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-12-16)]
  8. 8,0 8,1 et 8,2 (en) « StoryMap », sur StoryMap (consulté le 17 décembre 2021)
  9. DeLuca A. Gerald, Le cinéma Élysée de Montréal, date inconnue, récupérée sur http://cinematreasures.org/theaters/11186/photos/244096