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Heidegger et les Cahiers noirs

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Les Cahiers noirs de Martin Heidegger est une recherche philosophique d'Alexandre Gilbert tirée d’une série d’entretiens publiés dans le Times of Israël[1],[2].

ProblématiqueModifier

Nous analyserons, suite à la publication des Cahiers noirs de Martin Heidegger, l’évolution de son influence sur la philosophie.

Dialogue avec Emmanuel FayeModifier

Emmanuel Faye, critique virulent de la pensée heideggerienne, et auteur de "Arendt et Heidegger", chez Albin Michel.

« Peut-on supporter, une fois encore les sous-entendus qui font de l’holocauste, une entreprise d’auto-extermination ? Que l’extermination des juifs soit une forme d’auto-extermination (Selbstvernichtung), c’est précisément la thèse de Heidegger dans ses Cahiers noirs, thèse que je combats. Ce que ne fait pas Arendt, bien au contraire, notamment lorsqu’elle prétend dans Eichmann à Jérusalem que Heydrich serait « demi-juif »[3]. »

Dialogue avec Stéphane ZagdanskiModifier

Stéphane Zagdanski, philosophe sérieux, pamphlétaire sulfureux et auteur en 1996 du roman, Les Intérêts du temps.

« Pensez-vous comme Emmanuel Faye qu’il faut « prêter attention aux sources nazies des écrits d’Hannah Arendt » ? Je ne crois pas qu’Emmanuel Faye puisse comprendre quoi que ce soit, non seulement à la pensée de Heidegger (cela fut démontré noir sur blanc en son temps) mais du coup à la profondeur de l’amour entre Arendt (pour laquelle je n’ai par ailleurs intellectuellement aucune sympathie) et Heidegger. C’est un débat trop long et trop important pour y consacrer seulement quelques lignes ici. Si Heidegger s’est concrètement compromis avec le nazisme (par bêtise, naïveté et « ensorcellement ») et a gobé les proclamations, antisémites qui infectaient tant d’autres intellectuels européens (allemands et français), sa pensée de l’Être demeure la plus haute du XXème siècle[4]. »

Dialogue avec Jean-Clet MartinModifier

Jean-Clet Martin est un philosophe qui fut proche de Jacques Derrida et Jean Francois Lyotard. Auteur du Mal et autres passions obscures, associé parfois au mouvement de la Pop Philosophie.

« La question de l’Holocauste et ses précurseurs philosophiques a longtemps incriminé les notions de mal radical chez Kant, de vision par-delà le bien et le mal chez Nietzsche et de destructio heideggerien. Que penser de la charge contre Hannah Arendt ?

Kant appartient à une autre époque et l’idée du mal est essentiellement morale me semble-t-il. Mais c’est vrai que Nietzsche quitte le plan moral pour parler du bien et du mal, comme Spinoza l’avait fait en passant sur un terrain éthique. De ce point de vue, le mal est plutôt ce qui témoigne d’une hostilité à la vie. C’est un niveau de radicalité où s’invite par exemple l’animal torturé, la volonté inutile de nuire à tout ce qui est autrement conformé que la raison humaine. Peut-on décider à la place de tous les vivants ?

Hannah Arendt retient cette ligne qui donne droit à d’autres formes de rapport à « l’Etre » (dont parle Heidegger qui est en effet compromis comme le montre Max Dorra dans «Heidegger, Primo Lévi et le Séquoïa»). Il y a en tout cas une ontologie irréductible aux seuls intérêts du moment, intérêts dominants.

Le mal radical, c’est que sous couvert d’un pouvoir nous refusions cette ouverture à l’Etre, que nous supprimions assez banalement même une mouche. Ce qui est grave, justement, c’est que ce geste est devenu horriblement banal, quotidien et que dans notre indifférence nous pouvons écraser ce qui n’entre pas dans notre sens moral étroit, voire dans notre vision de l’humanité.

C’est un véritable drame pour Arendt : celui qui consiste à éliminer froidement l’Autre, sans même nous poser problème, sans appeler aucune question ! Un signe des temps si inhumains que nous vivons aujourd’hui dans un absence de tout remords concernant des crimes qui se veulent « normaux », « bons », « conforme au protocole » comme pour un abattoir… Il y a une véritable inversion ou perversion du mot communauté qui devient « commun », mais « commun » au sens prosaïque, normatif. Ce que Arendt puis Jean-Luc Nancy nomment banalité du mal…[5]. »

Dialogue avec Philippe NassifModifier

Philippe Nassif, conseiller de la rédaction de Philosophie Magazine, professeur à l'IESA et ancien Pop Philosophe du magazine Technikart a publié un essai, Ultimes, chez Allary Editions, en 2015.

« Emmanuel Faye a produit un réquisitoire contre Hannah Arendt. Peut-on faire un lien d’après vous entre les Carnets Noirs de Heidegger et la French Theory ?

Je ne lis pas Emmanuel Faye, qui a dû connaître bien des malheurs dans sa vie pour limiter ainsi son intelligence et se contenter de son astuce. Le seul lien qui, de mon point de vue, existe entre les Cahiers Noirs et la French Theory, est négatif. Si les Derrida, Foucault, Lyotard ont pu tant et si bien orienter leur pensée à partir des impulsions décisives de Heidegger — mais déjà avant eux, Lévinas et Arendt —, ils l’ont tous fait en travaillant à décontaminer ses énoncés de leur vice de fond, celui-là même qui inspire au maître de Fribourg son antisémitisme virulent.

Savoir : une pensée de l’un et de l’origine. Au contraire, ses héritiers ambigües que sont les « déconstructeurs » — mais déjà avant eux, Arendt et Lévinas — nous aurons appris que l’être commence au chiffre deux, que nous sommes en défaut d’origine et que l’événement ne se fonde pas.[6]. »

Dialogue avec Peter TrawnyModifier

Peter Trawny is a German philosopher who published the Black Notebooks of Martin Heidegger, in 2014.

« Were the Heidegger’s Black Notebooks, you published in 2014, translated abroad and how would you describe the impact of these revelations, a posteriori?

The “Black Notebooks” are translated into, for instance, English and Italian. There will be more translations, for instance into French. The antisemitic passages in the first volumes of the Notebooks are, of course, painful. The problematic character of them lies in Heidegger’s attempt, to connect his thinking with a view of “world-Jewry,” which can only be interpreted as antisemitic. In this time, between 1938 and 1945, Heidegger seems to be highly influenced by Nazi-propaganda, which tried to mobilize the Germans for the project of the so-called “Final Solution.” The historian Peter Longerich for instance could show, that newspapers like the “Voelkische Beobachter” spoke quite frankly about the actions against Jews in the east. After the war Heidegger never spoke in public about the Shoah. There are some in my eyes problematic phrases about the “annihilation-camps,” but they can not be taken as a real interpretation of the Shoah. Thus we have to understand Heidegger’s silence.

What do you think of French philosopher Emmanuel Faye that criticized the Nazis sources of Hannah Arendt philosophy as Carl Schmitt or Martin Heidegger?

Emmanuel Faye’s project is, no question, decent. But I do not share his philosophical presupposition to make of morals the rigidly judging queen of philosophizing. This is a kind of philosophic Jacobinism. Hannah Arendt was shortly after her publication of the Eichmann-book at the beginning of the sixties criticized by for instance Gershom Scholem. It was then, when friends of her saw “antisemitic” traits in her thinking. Faye rewarms this discussion. Who really would think that Hannah Arendt’s philosophy is intrinsically organized by anti-Semitism? With Schmitt and Heidegger this problem is different. But also here we can not solve the problem of anti-Semitism by banning the texts from a philosophical context. On the contrary: to understand the threat of anti-Semitism, we have to understand, how thinkers like Schmitt and Heidegger could be influenced by it.[7]. »

Dialogue avec Babette BabichModifier

Babette Babich is an American philosopher and a founder of the New Nietzsche Studies.

« I asked Peter Trawny about the collusion between German academy and the ideology of AFD extreme right members that recently joined the Bundestag. What could you add on this subject ?

Peter’s insights are always excellent, if disturbing. To my mind, the current constellation is a frightening one, especially as I write from the United States where the extreme right has arguably never had more influence. Indeed and this is perhaps the most alarming, the extreme right has become so utterly ‘banal’ in Hannah Arendt’s phrase, that it seems that this is what political danger looks like, for those who live in dark times.

To this, I would add a point that Peter rarely notes for his own part, as most academic philosophers in the US and in Germany rarely note it, but that I myself cannot help but emphasize as the Reiner Schürmann did before me: that is the key detail of the culture of the academy, that is: the dominion of ‘analytic’ philosophy (I use this as a generic term), as a political fact, of academic, university life.

The turn to analytic philosophy, complete with university level instruction in English, has watered down the German academy — and this affects funding for research and university appointments — just to the extent that this is the kind of philosophy currently taught in Germany and not Adorno, not Heidegger, certainly not Nietzsche. When these thinkers are taught they are taught in analytic ways….

In Germany, dating back to the 1970s and 1980s when I was there, analytic philosophy was deliberately, even conscientiously brought in or ‘imported’ in order to distance the German academy from the likes of Heidegger and not less from Nietzsche, thanks to Lukàcs and again via Habermas. For this reason, for one example, Nietzsche scholarship in Germany is dominated by literary scholars and features an overweening focus on his sources but not the implications of his thinking, especially not his critiques of epistemology, of science, of morality (unless via analyticized Foucault), judgment, etc.

This perhaps would simply be a matter of the internecine woes always endemic to the academy but as it turns out, analytic modalities in philosophy seem to be singularly inept at ‘thinking,’ to use Heidegger’s terminology (although this is also the way Adorno speaks, as it is also Arendt’s terminology). For its part, analytic philosophy seeks to be like the natural sciences. As a result, an unquestioning scientism seems to be the legacy of analytic philosophy but this same scientism is not without its problems for the academy as natural scientists repay this admiration by dismissing philosophy as ‘dead’ or else as having nothing to offer. (Note just to be clear, that scientists are not dissing Heidegger — he’s not at the center of philosophy — but their university colleagues in analytic philosophy who write on physics thought experiments and neuroscience and so on, just where analytic philosophy, especially analytic philosophy of science, aspires to tell science what to do).

Nietzsche has long been unread in philosophy departments in both Germany and in the United States, just as the Frankfurt School under the leadership of Habermas and Honneth turned away from the original founders of Critical Theory, Adorno and Horkheimer. Today, the kind of philosophy we do at university is ‘analytic’ in Germany as in France and the UK, as in the US and Canada, etc., a way of doing philosophy which — quite apart from the Heideggerian question of whether it can or cannot think — seems demonstrably incapable of raising a challenge to the far right. Thus the challenge Peter raises is exacerbated by the nature of philosophy, as it increasingly defines itself in the academy.[8]. »

Dialogue avec Joseph CohenModifier

En 2015, le philosophe Joseph Cohen est cofondateur des Rencontres philosophiques de Monaco avec Charlotte Casiraghi, Robert Maggiori et Raphael Zagury-Orly, du Colloque Heidegger et "les juifs".

« Parlant de colloques, vous avez, toujours avec Raphael Zagury-Orly, coordonné l’énorme Heidegger et « les juifs », ce colloque qui a eu lieu en janvier 2015 à la Bibliothèque Nationale de France et au Centre Culturel Irlandais à Paris.

Y ont parlé de nombreux philosophes, spécialistes de Heidegger, à la fois des « défenseurs » de la pensée heideggérienne ainsi que des « critiques » de cette pensée. Ce colloque eut un grand retentissement dans la presse et a été tantôt loué, tantôt condamné. Il fut, par la suite, publié dans la Règle du Jeu.

Evidemment, ce colloque s’inscrivait dans l’après publication, en Allemagne, des Cahiers noirs et adressait ainsi la question de l’antisémitisme de Heidegger.

Joseph Cohen : Heidegger et « les juifs » fut un événement philosophique important. Ce colloque a réussi à réunir de nombreux lecteurs avisés de l’œuvre de Heidegger, à la fois des « critiques » et des « défenseurs » de cette philosophie. Le colloque s’aventurait à penser et à interpréter le lien entre la pensée de Heidegger et l’antisémitisme.

Raphael Zagury-Orly et moi avons là encore souhaité créer l’espace d’une confrontation réelle entre toutes les interprétations possibles de ce lien. Nous voulions éviter à tout prix un colloque idéologique.

La philosophie n’est jamais le lieu d’une confrontation idéologique. Malheureusement, et surtout lorsqu’il s’agit de Heidegger, très vite nous constatons une levée d’oppositions idéologiques, l’une aussi vide que l’autre d’ailleurs, entre ceux qui cherchent à retirer tout bonnement cette œuvre de l’histoire de la philosophie et ceux qui cherchent au contraire à simplement minimiser ou relativiser, voire carrément nier, l’antisémitisme de Heidegger.

De coordonner un colloque situé dans l’une ou dans l’autre de ces positionnements idéologiques, c’était, pour Raphael Zagury-Orly et moi, une erreur fondamentale, un aveuglement devant la complexité de ce qui est ici en jeu, et au final, une déresponsabilisation face à ce qui doit être pensé dans le rapport entre Heidegger et le judaïsme. Ceux qui ont participé à ce colloque le savent tous.

Et c’est pourquoi ceux qui, après avoir accepté d’y participer d’ailleurs, se sont retirés du colloque, en criant sur tous les toits et jusque dans la presse nationale les « raisons » (aussi burlesques que ridicules) de leurs refus, ont fait preuve d’une très grande irresponsabilité philosophique.

Car, d’abord et avant tout – et s’il s’agit encore de penser philosophiquement au lieu de sombrer dans le mécanisme idéologique – il nous faut ici comprendre en quoi la pensée de Heidegger marque-t-elle à la fois la question philosophique par excellence – la question du sens de l’être – tout en situant cette question à même un antijudaïsme et un antisémitisme dès plus profonds dans l’histoire de la philosophie elle-même.

Je ne reviendrai pas sur toute cette polémique en marge du colloque Heidegger et « les juifs ». Il a été un événement marquant de la scène philosophique européenne.

Mais je souhaitais néanmoins souligner – Raphael Zagury-Orly et moi y travaillons et publierons un essai très prochainement sur la philosophie de Heidegger et son indéfectible lien avec un antijudaïsme et un antisémitisme fonciers – que c’est précisément en raison de ce lien indubitable qu’il nous faut précisément relire l’œuvre de Heidegger sans simplement la mettre au ban de la pensée.

Car ce qui se joue dans ce lien montre à quel point l’antijudaïsme, voire l’antisémitisme, peut aussi s’inscrire dans la pensée philosophique tout en montrant en quoi la pensée philosophique peut aussi s’allier à un antijudaïsme viscéral, voire produire un antisémitisme radical.

Nous le savons : l’antijudaïsme et l’antisémitisme ne sont pas une nouveauté dans l’histoire de la philosophie. En vérité, nous pouvons retracer toute une généalogie de l’antijudaïsme et de l’antisémitisme dans la pensée philosophique.

Et ce bien avant Heidegger. Je ne dis aucunement cela pour minimiser l’antijudaïsme et l’antisémitisme de Heidegger. Bien au contraire !

Je dis cela car ce qu’il nous appartient de faire, au regard de cette généalogie, et c’est là que se situe notre responsabilité philosophique, c’est bel et bien d’examiner chaque fois singulièrement, chez chaque auteur de notre tradition occidentale, ce qui constitue l’antijudaïsme et l’antisémitisme d’une pensée.

Il faut s’atteler à la difficile tâche de montrer en quoi et comment, pourquoi et depuis quel lieu, se produit, dans chacune des pensées philosophiques qui figurent dans cette généalogie, un antijudaïsme et un antisémitisme chaque fois singuliers.

On s’aperçoit ainsi, par exemple, que l’antijudaïsme de Kant n’est pas le même que celui de Hegel, et que ces deux derniers sont tout entièrement différents de celui de Nietzsche et que celui de Heidegger est encore tout autre que les antijudaïsmes qui l’auront précédé.

On s’aperçoit que l’antijudaïsme et l’antisémitisme sont multiples, qu’ils peuvent prendre des formes très différentes, qu’ils peuvent s’exprimer depuis des lieux chaque fois singuliers.

Et ces singularités, ces multiples façons chaque fois singulières qu’ont l’antijudaïsme et l’antisémitisme de s’exprimer dans la pensée philosophique, eh bien, il faut à tout prix les saisir, les comprendre, pour pouvoir évidemment les questionner, les critiquer, les condamner sans réserve et sans complaisance.[9]. »


Dialogue avec Jean-Luc NancyModifier

Le 21 juin 2018, sort en Allemagne, le dernier tome des Cahiers noirs de Martin Heidegger. J’ai demandé à Jean-Luc Nancy de m’expliquer pourquoi dans son dernier ouvrage, Exclu le juif en nous, publié aux éditions Galilée, il opposait l’autonomie de la pensée grecque à l’hétéronomie de la pensée juive ? D’abord, je n’ai pas simplement opposé autonomie à hétéronomie mais autonomie pure et simple (grecque) et autonomie qui se structure ou qui se fonde dans une hétéronomie.

C’est tout autre chose : cela signifie d’abord qu’il y a quelque chose de commun. Donnons-lui le nom d’émancipation : sortie de la domination, de l’esclavage.

L’autonomie grecque se fonde sur le strict « autos » – par soi-même. Elle implique une autosuffisance. L’autonomie juive se pose comme reçue d’ailleurs, d’un autre qui pourtant la constitue comme même.

La contradiction est flagrante – autant que la proximité de l’attente.

L’autonomie ne peut pas tolérer ce qu’elle prend comme une domination extérieure. Et pourtant, l’autonomie échoue profondément à s’autosuffire…

L’autohétéronomie, en revanche, lui représente toujours une indépendance paradoxalement plus forte.

Et c’est une tension interne à tout l’Occident, au christianisme comme à la philosophie de laquelle je prends ces termes (chez Kant) comme significatifs puisque justement pour Kant il ne peut y avoir de moralité que dans l’autonomie.

Voilà pour dire l’essentiel, au moins de façon sommaire. Et c’est bien en effet l’axe de mon livre.

L’archi fascisme dont parle Philippe Lacoue Labarthe pour parler d’Heidegger est selon vous un archi messianisme. Pouvez vous expliquer ce point ? Vous me surprenez : où ai-je fait ce rapprochement ou cette interprétation ? je ne vois pas, en tout cas ni dans Exclu le juif en nous ni dans Banalité de Heidegger. C’est peut-être dans l’entretien sur le site Akadem. Il faudrait que je le réécoute. En tout cas si j’ai dit cela c’est dans l’improvisation et sans doute pas sans contexte modalisateur. Mais cela contient plusieurs suggestions intéressantes. D’une part, oui, on pourrait dire cela puisque la pensée heideggerienne d’un « autre commencement » où se lèverait à nouveau la vérité de « l‘Être » a une forme messianique au sens où on a dit « messianiques » toutes les formes d’attente d’un avènement final, d’un accomplissement ou d’une restauration de la vraie Présence, du vrai Royaume ou du vrai Saint. Et on a très souvent usé de cette image pour toutes les formes d’attente communiste, socialiste, sioniste voire conseilliste ou même « autogestionnaires ».

Mais l’image devait être interrogée sur sa légitimité et elle l’a été de l’intérieur de la tradition qui a porté l’idée messianique. Comme vous le savez, de Benjamin à Derrida et aujourd’hui encore à Bensussan, il y a une tradition contemporaine d’un messianisme revisité. Son trait majeur est d’écarter la projection d’un avènement au profit de la pensée d’un inavènement comme évènement caché, insaisissable, insituable mais ouvrant dans le temps une dimension tout autre. Disons : une « venue » qui ne serait pas une « arrivée ».

Derrida parle de « messianicité sans messianisme », ce que je trouve très perspicace mais à quoi je préfère rester sans référence au terme « messie » qui engage qu’on le veuille ou non le poids du sacré (l’onction).

Il y a là derrière beaucoup d’anciennes réflexions talmudiques et rabbiniques. D’autre part c’est exactement là-dessus que se joue le christianisme lorsque les apôtres demandent au Christ quand il va venir rétablir le Royaume et qu’il répond « vous n’avez pas à vous occuper de ce qui arrive » : c’est un passage plus juif que chrétien, car le christianisme a bien plus pratiqué une eschatologie de la parousie finale.

En ce dernier sens, l’archifascisme de Heidegger serait plus chrétien que juif. Le trait commun à toute forme de messianisme serait une nécessité de rompre le temps du monde – ou de rompre un monde identifié comme temps, comme durée d’une progression ou d’une régression. Mais alors il ne faudrait pas parler d’ « autre commencement » : il ne faudrait plus songer à commencer – ni à finir. Ce « commencement » reste chez Heidegger la marque d’une pensée beaucoup plus « moderne » qu’il ne le voudrait !

La notion de retrait de l’être chez Heidegger a-t-elle à voir avec l’idée de retrait de Dieu dans le judaïsme ? Excellente question… qui ouvre de nouveau sur des longueurs infinies d’analyse. Le retrait est intrinsèque à l’être – donc son « oubli ». Mais alors pourquoi cet oubli vire-t-il aussitôt en catastrophe occidentale ? Le retrait juif de Dieu n’engage pas un oubli, au contraire bien plus une mémoire de l’immémorial. Celle-ci ne condamne ni n’approuve le monde : elle le laisse aller son train.

Les deux retraits sont donc sans doute au fond très différents… Mais c’est un sujet de thèse – au moins !

Heidegger défendait-il la vision d’un messie métapolitique ? Quelque part dans les C.N. il dit « je suis meilleur politique que tous les politiques », voilà la seule et plutôt minable réponse à votre question. « Messie » je ne crois pas qu’il emploie jamais le mot. Pas plus d’ailleurs que le nom de Moïse qui dans les années 1930 et 40 a joué certains rôles très intéressants, notamment chez Thomas Mann (voyez le livre de jean-Michel Rey, Le Suicide de l’Allemagne).

Faut-il voir chez Heidegger une référence à ce dont parlait Joseph Cohen dans son livre, Un spectre juif chez Hegel, que vous avez préfacé, à savoir « un spectre impensé où se joue et se rejoue perpétuellement l’aporétisation de l’Esprit » ? Je ne vois pas de spectralité : c’est un juif bien concret qui est en jeu chez lui ; si concret justement qu’il est en somme le génie du concret au sens de l’effectivité des manœuvres et du gain. Mais on peut remarquer que, sans allusion aux Juifs, il parle une fois du fantôme ou spectre (Gespenst) comme « forme ultime de la machination » où le réel devient « sans arrière-fond, l’absence même de fond » ce qui ailleurs caractérise aussi le Juif. (GA 96 p ; 108) Il y a peut-être d’autres occurrences…

En tout cas je ne dirais pas que c’est « impensé » : ce n’est pas possible. Je pressens toute une rumination secrète – les C.N. nous montrent combien il pouvait se complaire au secret. Mais là il y aurait un secret complètement dérobé, qui se serait tenu dans sa seule tête : la perception du judaïsme – et du christanisme – comme une puissance créatrice formidable, ayant créé le monde européen-occidental et dont il s’agirait de ressaisir la force à nouveaux frais pour défaire ce monde et en créer un autre. Tout cela devra être longuement analysé.

Peut-on accorder à Peter Trawny, Emmanuel Faye et Sidonie Kellerer d’avoir dévoilé une partie plus sombre de la pensée de Martin Heidegger au coeur des Cahiers noirs ? D’abord le « sombre » de Heidegger est une « partie » sans l’être : il colore tout peut-on dire. Ensuite on n’avait pas attendu pour en dire beaucoup sur Heidegger et le nazisme : Jean-Pierre Faye d’abord (sans parler, avant de Gadamer ou de Jaspers, sans parler de l’éloquent silence de Arendt, c’est-à-dire sans parler de tous ceux qui ont compris qu’il fallait scruter de près ce que qu’enveloppait l’entreprise archi-archi-refondatrice – ou absolument radicale, la seule ayant prétendu à une telle radicalité dans tous les sens du mot, d’un esprit qui s’était engagé dans la refonte nazie de l’Université…) (sans parler donc, pardon pour les parenthèses alignées, de Gérard Granel qui a cherché, lui, à ressaisir la force et le feu du Discours de rectorat – et qui par ailleurs n’était soupçonnable d’aucune sympathie de droite !). Puis ça a continué le plus souvent de manière précipitée et avide de dénoncer. Farias et tout ce qui s’en est suivi (sans oublier les découvertes annexes depuis lors, de Blanchot à Alain en passant par Pavese et quelques autres – tout cela, vous verrez, sera un jour étudié historisé, interprété). Au passage, le livre de Derrida De l’Esprit en 1987 est un livre sur Heidegger en 1933 : c’est écrit en toutes lettres… – et c’est un livre qu’on pourra lui aussi méditer) (ici autre parenthèse, tant que j’y suis : je peux vous annoncer un livre à paraître, après l’été, sur Derrida, lecteur de cet Heidegger, par Fernanda Bernardo, Michel Lisse, Cristina de Peretti et moi-même).

Ensuite Emmanuel Faye a beaucoup travaillé sur les textes et les documents mais il est dommage qu’il ait cru pouvoir diagnostiquer une « introduction du nazisme dans la philosophie ». Pour deux raisons : 1) beaucoup des valeurs et des traits signifiants du nazisme étaient présents dans la philosophie avant, toute l’idéologie de la force, de la pureté, de la germanité était prête avant Hitler. Il n’est pas sorti de terre comme un champignon ! 2) Heidegger a mené avec le nazisme, de 35 à 45, un combat proprement acharné, éperdu, dissimulé par crainte des représailles et parce que Heidegger n’avait en rien les moyens ni l’étoffe de former une contre S.A. et de supplanter Hitler : mais s’il avait eu ces moyens, il l’aurait fait ! et peut-être aurait-il aussi exterminé les juifs. Mais il le fait en pensée tout au long des C.N. C’est tout de même très intéressant, non ? Je ne comprends pas pourquoi M. Faye y reste fermé.

Puis il y a eu l’édition des C.N. faite par Peter Trawny de façon honnête et ouverte. Il aura été le premier à essayer de comprendre la possibilité du dégoûtant mélange qu’il découvrait. Il a sans doute été un peu maladroit à quelques égards, dans son désir – justement – de comprendre l’ensemble du mélange. Alors on lui a crié dessus… Il ne le méritait pas.

Mme Kellerer, excusez-moi… Elle a esquissé, dans un article contre moi, un commentaire de Sein und Zeit tellement faux que si c’était un travail d’étudiante il faudrait la recaler. Je regrette de devoir le dire.

Comme ce n’est pas fini avec tout ça, ainsi que vous le savez, et puisque vous m’avez entraîné jusque là je vous donne ici en annexe une note que j’ai publiée sur « Strass de la philosophie » :

Une vérité sur la vérité

I

Messieurs Friedrich-Wilhem von Herrmann et Francesco Alfieri ont publié un livre intitulé Martin Heidegger et sous-titré La vérité sur ses Cahiers noirs (en allemand en 2016, en français en 2018, traduit par Pascal David). Cet intitulé est singulier, puisque le titre annonce une étude d’ensemble sur un auteur ou sur un homme cependant que le sous-titre indique un objet particulier très déterminé. Nous sommes donc invités à comprendre que la partie doit ici révéler le tout, que la vérité sur ces Cahiers révélera aussi celle de l’œuvre entière signée de ce nom, sinon même celle de l’homme. (Sans que je veuille m’arrêter sur ce point, on est ici précisément dans un cas où l’homme et le penseur ont des rapports manifestes. Cela n’est pas exceptionnel, si on écarte toute inspiration de l’œuvre par la biographie pour envisager au contraire la façon dont une pensée peut façonner certains aspects d’une vie.)

Je précise d’emblée : loin de faire partie de la bande qui hurle « Heidegger nazi ! » sans désemparer ni lire les textes, et tout aussi loin d’appartenir au cénacle des pieux heideggériens, je suis attaché à montrer comment Heidegger, par-delà son engagement provisoire, a renvoyé l’idéologie nazie à sa misère noyée dans la misère générale – mais pour rester lui-même fidèle à l’élan qu’il avait cru percevoir vers un « nouveau commencement » c’est-à-dire au fond vers ce à quoi aspirait toute l’époque qui ressentait « le déclin de l’Occident ». Que cette nouveauté désirée ait revêtu chez lui des traits de surfascisme ou d’archifascisme – c’est-à-dire de refondation et de réenracinement plutôt que d’ouverture à l’inouï – ne le condamne certes pas même si cela révèle une difficulté interne. Que pour autant sa pensée de déstructuration de la métaphysique en tant que « limitation de l’être » (formule de son Introduction à la métaphysique) représente une étape et une exigence impossibles à méconnaître, voilà ce qui ne fait pour moi aucun doute. Pas plus que pour bien d’autres, et de plus importants que moi.

Venons-en aux faits.

La vérité, donc. La « vérité propre » de ces textes, comme précisent les auteurs. Ce qui veut dire pour eux une vérité qui ne se peut atteindre qu’en replaçant soigneusement ces textes dans le contexte de la pensée dont témoigne toute l’œuvre de Heidegger – y compris ce qui reste à paraître et dont on précise qu’on sait déjà qu’il n’y sera jamais question des Juifs – ce qui, soit dit en passant, n’a vraiment rien de très surprenant : on peut comprendre que volens nolens Heidegger se soit abstenu sur un chapitre auquel par ailleurs il n’a pas non plus apporté la moindre esquisse de critique (à part la phrase bien connue sur la caractère « industriel » des KZ, phrase qui ne nomme pas les juifs et reste inacceptable au regard de la vérité – encore une… – de l’extermination des Juifs d’Europe et de quelques autres catégories ethniques, politiques ou sexuelles.

Ne rien dire du silence complet de Heidegger sur les camps – c’est déjà trop de silence si on veut parler de la question juive chez lui. C’est déjà beaucoup trop de dédain pour l’ »ontique » au profit de l’ »ontologique » puisque c’est cette distinction qui importe à ces Messieurs. Il leur importe en effet de souligner chez Heidegger la « reconsidération du Dasein et de la sphère ontique au sein du seingeschichtliches Denken » (p. 77). Cette formule est étrange : d’abord elle semble immerger le Dasein dans la dite « sphère ontique » ce qui contredit la pensée même du Dasein en tant que mise en jeu de l’être (je m’efforce de faire simple et bref) et qui passe à côté de toute l’immense question de la non-différence qui travaille au cœur de la différence ontico-ontologique : à savoir que si l’être n’est rien d’étant il n’est proprement rien qui soit et que sa « différence » n’en est au moins pas une qui séparerait des « sphères ». Cela est clair de bout en bout chez Heidegger – et par ailleurs les travaux philosophiques sur cette in-différence dans la différence sont innombrables….

A coup sûr, il est tout à fait nécessaire de situer les cahiers de Heidegger dans la perspective d’ensemble de la pensée de Heidegger. A coup sûr, cette perspective comporte un vigoureux désaveu du nazisme raciste, technicien et calculateur qui se fond dans le désastre général du monde moderne au lieu d’en indiquer une refondation comme Heidegger l’a cru un moment. Encore faut-il le faire de manière suffisamment vigilante – en particulier sur ce qui chez Heidegger lui-même pourrait bien s’avérer plus complexe et moins réductible qu’on ne le fait ici à une élévation « ontologico-historiale » qui ne s’égarerait en rien lorsqu’il « juge opportun de réagir en personne à certains évènements historiques dans leur concrétude effective » (p. 77) formule inutilement contournée pour dire qu’il a pu adopter à certains égards, au nom de la plus haute pensée, des positions très ordinaires. Or c’est exactement cela qui est ici en question : comment la pensée de l’être peut sur tel ou tel point précis s’égarer ou se méprendre elle-même en opinion vulgaire.

II

Le registre philosophique de cette étude sur « la vérité des Cahiers n’est donc pas très assuré. Mais passons. Je ne veux ici qu’aller à l’essentiel.

C’est-à-dire à la question de l’antisémitisme. Il ne peut, nous explique-t-on, en être question puisque tout se passe dans la sphère ontologico-historiale où rien d’ontique ne peut valoir. Or l’antisémitisme est ontique – entendez, banal, quotidien, impropre. Sur le plan ontologico-historial, Heidegger n’accorde aux Juifs aucun des traits distinctifs qu’il relève dans la métaphysique. Ainsi, lorsqu’il parle de l’habileté des Juifs au calcul ne fait-il que reprendre un « stéréotype alors répandu » (c’est écrit au moins deux fois, p. 274 et 356). Mais il s’agit en fait pour lui du « calculable qui régit […] l’époque moderne » (p. 274) et cette considération est de teneur historiale.

Fort bien. D’où vient alors que les Juifs sont particulièrement calculateurs ? et/ou doués pour le calcul ? Question grossièrement ontique ? Insistons. Pourquoi un « stéréotype » vient-il faire de la figuration dans « la rationalité et la métaphysique » ? Cette question admet deux réponses. La première doit partir du « alors » de la formule citée : ce mot est ici surprenant puisque le stéréotype du Juif calculateur est aussi ancien, au moins, que le christianisme (Jésus contre les marchands du Temple). Le recours au stéréotype n’a rien de négligeable : il s’inscrit au contraire dans une très longue tradition et draine avec lui toute la stéréotypie du judaîsme au sein de l’Europe elle-même calculante et machinante. La seconde réponse vise plus haut : elle dit que le stéréotype suppose en fin de compte une interprétation du judaisme lui-même comme une théologie d’un dieu calculateur. C’est ce qu’établit de manière convaincante Didier Franck dans Le Nom et la chose par une analyse attentive menée dans un souci aigu de respecter la pensée de Heidegger et même de la porter au-delà d’elle-même. Heideger « se méprend » sur le judaïsme, telle est la formule de Franck qui précise que cette méprise procède de l’interprétation paulinienne du judaïsme.

Je ne peux pas aller plus loin sur ce point précis. Mais il faut bien avouer que ce point est d’importance : car il oblige à constater que Heidegger mobilise simultanément l’antisémitisme le plus banal (sans égards pour ses effets alors terrifiants) et la constitution essentielle (ontologico-historiale) de ce même antisémitisme ou antijudaïsme.

La thèse centrale du livre – c’est-à-dire la vérité qu’il enseigne – se trouve dès lors fragilisée. Cette thèse tient que Heidegger parle du « judaïque » « au sens métaphysique » comme il le dit (cf. p. 345) précisément parce qu’en ce sens le « judaïque » n’a rien à voir avec une détermination empirique et raciale. On affirme donc avec force (c’est le fil conducteur du livre) que « il n’y a pas la moindre trace chez Heidegger de l’attribution d’une essence métaphysique quelconque à ce qui est juif » (p. 276). Cette affirmation veut s’appuyer en particulier sur cette phrase désormais bien connue : « La question du rôle de la juiverie mondiale n’est pas une question raciale mais la question métaphysique qui porte sur le type de modalité humaine qui peut, en étant absolument libérée, entreprendre à titre de « tâche » historiale le déracinement de tout l’étant hors de l’être. » Je cite ici ma propre traduction ; le livre préfère dire « le monde juif planétarisé » ce qui revient à éviter de reconnaître que Judentum avait alors la valeur du stéréotype « juiverie » (archétype des stéréotypes antisémite pourrait-on dire) ; il préfère aussi parler de « type d’humanité » au lieu de noter, comme je l’ai fait pour ma part, que Menschentümlichkeit est un terme ici créé par Heidegger et semble-t-il jamais repris ailleurs que j’ai tenté de rendre par « modalité humaine » : or ce point n’est pas indifférent si Heidegger veut en effet s’écarter de la désignation d’un simple type – tendanciellement racial – pour donner à penser un mode tout particulier d’humanité, adapté à la tâche historiale du déracinement complet. Tâche, Aufgabe, est entre guillemets : tout est singulier dans cette proposition, la modalité de l’agent, celle de la tâche, mission ou fonction en effet très singulière d’avoir à accomplir intégralement l’oubli de l’être.

III

Cette singularité peut en effet être comprise comme sans essence métaphysique (sans présence substantielle) puisqu’elle est essentiellement ce qui porte la métaphysique à son extrêmité. L’extrémité appartient toujours de manière singulière à ce dont elle est le comble. Mais accorder cela revient-il à détacher la judéité de la métaphysique ? Certainement pas si elle en accomplit le comble…

L’étonnant ici pourrait être que le « déracinement hors de l’être » implique l’être comme sol, terre, consistance et demande donc qu’on s’interroge sur la consistance de ce qui n’est rien d’étant. Mais sans avancer plus à ce sujet, il est inévitable de reconnaître que le judaïsme est ici entraîné dans l’essentialité paradoxale mais tout à fait essentielle et destinale de l’auto-anéantissement de la métaphysique.

Cela seul permet d’expliquer que les Juifs sont calculateurs par destin de même qu’ils sont maîtres dans la Machenschaft (machination) que Heidegger a depuis longtemps caractérisée comme trait de la métaphysique (en un sens non péjoratif, précisait-il dans l’Introduction à la métaphysique, mais au sens de la domination technique). Et c’est ainsi que, moyennant l’interprétation chrétienne (voire surchrétienne…) du judaïsme (tout à fait compatible avec l’exécration du christianisme lui-même) on peut compléter l’ontologie historiale du juif au sens métaphysique par le stéréotype ontico-ontique de la caricature la plus ordinaire. La thèse centrale du livre s’autodétruit tout comme la métaphysique et le judaïsme séculairement voué à machiner sa propre élimination.

C’est ce que j’avais essayé, de manière à peine différente, d’analyser dans un livre, Banalité de Heidegger paru en 2015. Le livre de Didier Franck a été publié, lui, en 2017. Dans les deux cas, ces livres pouvaient être connus de ces Messieurs et de leur traducteur français. Loin d’en faire état ils ont choisi de longuement critiquer les livres de Peter Trawny et de Donatella di Cesare, épaississant ainsi leur volume déjà épais de contributions diverses, de longues traductions et surtout d’un discours qui se contente de répéter la thèse centrale et autodissolvante. S’il est possible de parler sans narcissisme de ce qu’on a soi-même écrit (quant à Didier Franck, je me permets de le mobiliser ici à son insu et bien que nos perspectives soient très différentes) je dois à la simple vérité – oui, à elle… – de dire que l’évitement de deux ouvrages bel et bien présents dans le champ de la discussion témoigne d’une gêne. On préfère ne pas aborder ce qui risquerait de déstabiliser une thèse trop élémentaire, pour ne pas dire simpliste. Aux accusations elles-mêmes simplistes de « Heidegger nazi » on préfère opposer un autre simplisme. Cela ne sert ni la vérité ni Heidegger[10].

Dialogue with Ronald BeinerModifier

How did Heidegger influenced the american philosophers Leo Strauss and Hannah Arendt ? Did they influence the Alt right ? Arendt was a pupil of Heidegger’s; Strauss wasn’t (though he attended some Heidegger seminars and lectures). Neither has anything to do with the contemporary far right. Both (especially Arendt) owe a very strong debt to Heidegger. Strauss had fascist sympathies up until 1933. But he wrote things in the 1940s that make crystal clear that he put all of that behind him. Arendt once claimed in a letter that Strauss was the intellectual product of Heidegger and Carl Schmitt. Maybe that was true in the 1920s, when Arendt knew him. But it’s a ludicrous characterization of mature Strauss, for whom Heidegger and Schmitt are glaring symptoms of the intellectual rot that results when one turns away from the wisdom of ancient philosophy. (Strauss’s view, not my view.)


Arendt herself is difficult to place politically, but overall, I would say that she belongs much more with the Left than with the Right in any sense. Her most significant political influence was in the 1960s, on account of her vigorous defense of ideas of participatory citizenship. Her masterwork, The Human Condition, is full of ideas drawn from Heidegger. Yet on what mattered most to her — the idea of a public world in which all citizens have a stake — she couldn’t be more far removed from Heidegger. Heidegger famously referred to “the publicness that obscures everything.” Arendt and Jurgen Habermas erected their whole political philosophies in direct opposition to that line in Being and Time.

Jacques Derrida’s concept of deconstruction based on Heidegger.’s concept of destructio, met an important audience in the USA. Do Americans make the connection between the two? No one familiar with Derrida’s work can be unaware of his decisive debt to Heidegger. Heidegger’s star power in the US (i.e., in American academic circles) is totally bound up with the star power of Derrida. To put it very simply, Derrida’s view was that Western metaphysics gave us a set of binaries — true/false; good/bad/; just/unjust; free/unfree; beautiful/ugly; and so on — and the job of Derridean philosophy is to deconstruct those binaries. Supposedly, that’s a “progressive” project. The core idea — drawn directly from Heidegger — is that Western metaphysics is oppressive, and deconstructing Western metaphysics liberates us. This whole way of thinking seems to me thoroughly misguided and very unfortunate indeed. As Aristotle pointed out many centuries ago, all human beings cannot help being powerfully committed to notions of what’s true and what isn’t; what’s just and what isn’t; what’s morally and politically valid and what isn’t; and so on. That applies to Nietzsche and Heidegger; it applies to you and me; and it applies no less to contemporary exponents of the far right. The human project is to try to clarify what *is* true, what *is* just, what *is* beautiful, etc. Trying to deconstruct these binaries isn’t helpful.

Derrida was a genius and a person of enormous learning (I attended two lecture courses he gave in the 1980s at the University of Toronto), just as Heidegger was. But geniuses can have bad ideas, and those bad ideas can have pernicious effects.

What do you think of Julia Hahn, Trump’s personal assistant and specialist of psychoanalyst Leo Bersani, who tried to interconnect Foucault with Lacan, both influenced by Nietzsche and Heidegger ?

Julia Hahn is not an intellectual. She’s 27 years old and a functionary in the Trump regime. She did philosophy at university and wrote a majors thesis on psychoanalysis. So what? Her route into the Trump administration was via Steve Bannon. I think the relevance of her undergraduate studies, such as they were, to her current position in the Trumpian universe is very tenuous indeed.

It’s surely a mistake to start looking for philosophers under every bed. That’s not the purpose of my book! Nietzsche and Heidegger were towering thinkers, and had a cultural and intellectual influence of unique breadth. They influenced people far and wide, including people of vastly different cultural and political persuasions. I wrote the book because the fans of Nietzsche and Heidegger who are dominant in the academy assume that Nietzsche and Heidegger will help them advance cultural and political projects of the Left. That looks like a shaky assumption at a time when the far right, after a period of dormancy of 70 years or so, is making a notable comeback — whether in forms associated with outright fascism or in populist “fascism-lite” versions. Nietzsche and Heidegger themselves were ferocious anti-liberals who despised egalitarianism and yearned for a renewal of hierarchy and elitism. It’s important to be aware of that at our current historical moment. Though it’s a simplification, I would say that it’s not crazy to say that National Socialism, for instance, was a kind of synthesis of Nietzsche’s idea of a race of supermen and Heidegger’s idea of the spiritual depth of the Volk. If these ideas had remained in the trash bin of history, left-Nietzscheanism and left-Heideggerianism wouldn’t be much of a concern. But if the far right is rising (as seems to be the case), and is appropriating things from these thinkers that help its cause, it’s relevant to know that Nietzsche and Heidegger would have been appalled by the appropriation of their philosophies by the Left.

Look: philosophy is philosophy and ideology is ideology. But ideologues have always sought to dress up their ideologies with intellectual/philosophical legitimization. The Jacobins claimed Rousseau; Stalin claimed Marx. And Hitler claimed Nietzsche as the guiding philosopher of *his* regime. Nietzsche wouldn’t necessarily have been happy with that. But Heidegger, we know, was an ardent Nazi in the 1930s.

He wore a Nazi uniform; he gave Heil Hitler salutes; and he celebrated Hitler in his seminars and lectures. He lost some of that enthusiasm in the 1940s. Yet what drew him to National Socialism never disappeared from his thinking, as we know from the famous Der Spiegel interview (1966). However, I would never claim that what these thinkers contribute philosophically is exhausted by how they bear upon this or that ideology.

Diego Fusaro, the M5S adviser of Matteo Salvini in Italy tries to build a tricky junction between Gramsci, Marx, Gentile and Heidegger. What do you think of Heideggerian philosophers in Italy these days as Giorgio Agmaben or Gianni Vattimo? I’m not competent to answer this question. But my assumption is that nothing good will come out of any influence of Heideggerianism (including left-Heideggerianism) on the state of contemporary Italian politics.

Bernard Henri Levy thinks Iran changed its name from Persia because of its aryan roots. Do you think heideggarian philosophers influenced the islamic revolution in 1979 ? I very much doubt that Heidegger or Heideggerianism had any influence on the Iranian Revolution of 1979. But it *may* have some influence on the current lunatic far-right project to pursue a de-Islamicized Persia: see my answer to the next question.

Who are among the American Alt right leaders, the most dangerous philosophers from your point of view, and could you mention their most dangerous books ? These people (at least in the United States) tend not to write books; they disseminate their ideology via blogs and podcasts. But there are exceptions. Greg Johnson, editor of the white-nationalist site, Counter-Currents, has written and self-published a bunch of books. My impression is that they are focused on promoting his ideology, not on philosophical exploration — though he has a serious philosophical training, and is not to be underestimated intellectually. My guess is that his political extremism has more to do with his biography than with his background as a student of philosophy.

Generally speaking, the North American far right takes its cue from French thinkers like Alain de Benoist and the Russian ideologue, Alexander Dugin.

In the US, the alt-right figure with the highest philosophical pretensions is Jason Jorjani who, like Greg Johnson, has a PhD in philosophy. Jorjani was editor-in-chief of the far-right press, Arktos. Then, after Trump was elected, and the far right convinced itself that The Revolution had commenced, Jorjani and Daniel Friberg (CEO of Arktos) and Richard Spencer formed a pan-far-right organization called the AltRight Corporation or AltRight.com. However, Jorjani broke with both the Alt-Right Corporation and Arktos after Charlottesville. He said that contrary to his (clearly deranged) hopes for this project, Spencer had turned it into “a magnet for white trash”. That was clearly an accurate characterization.

Jorjani has lots of nutty ideas. Perhaps the most nutty is the idea of restoring the (pre-Islamic) Persian Empire. To measure the hubris, consider that virtually the whole of Iran’s population of 80 million is Islamic, whereas Zoroastrians (which Jorjani himself claims to be) number not much more than 25,000. Dugin, too, yearns for an empire, but in his case the centre of the yearned-for empire will be Moscow, not Persepolis.

This underlines an important point: these ideologues are not conservatives in any recognizable sense. They are messianic revolutionaries, and anything that turns the existing dispensation upside down is attractive to them. That’s why they align themselves intellectually with what Armin Mohler dubbed “the Conservative Revolution” of the 1920s, the most important product of which was Heidegger.

Ronald Beiner, professor of political science at the University of Toronto and fellow of the Royal Society of Canada published Dangerous Minds in 2018[11].

RéférencesModifier