Recherche:Imagine un monde/Innovations

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Quand un terrain d'étude questionne le comment faire science

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De Lionel Scheepmans.


Il est bon en début d'ouvrage d'informer le lecteur sur les valeurs, les motivations et les méthodes qui en sous-tendent l'écriture. Dans le cas particulier d'une étude ethnographique du mouvement Wikimédia au sein d'un laboratoire d'anthropologie prospective, il m'est apparu important de montrer et de démontrer à quel point mon terrain d'études et mon environnement institutionnel aura influencé ma façon de voir les choses, de les traiter, mais aussi et surtout, d'en rendre compte. Voici donc présentés ci-dessous, dans une approche ethnographique qui aura pour but de mieux cerner leurs contextes d’émergences, l'ensemble des positionnements méthodologiques, épistémologiques et déontologiques, qui auront guidé la réalisation de cette ouvrage.

À propos de l'influence du terrain et du cadre institutionnelModifier

Alain Testart disait « La méthode, en tant que moyen, ne peut être que subordonnée à une finalité : l'étude d'un objet scientifique. L'objet justifie la méthode. C'est donc par lui qu'il faut commencer lorsque nous nous demandons : comment définir l'anthropologie sociale ? »[B 1]. Jean-Paul Colleyn quant à lui affirmait qu' « il y a aujourd’hui autant d’anthropologies qu’il y a d’objets d’études (anthropologie de l’art, de la musique, de la religion, de la santé ou de la perception) [...] »[B 2]. Michael Singleton, à son tour, nous dira que « l'anthropologie ça n’existe pas, [...] ce qui existe réellement, ce sont des anthropologues »[B 3].

Dans le prolongement de ces affirmations, et selon ma propre expérience, j'aurais à mon tour envie de dire qu'au-delà des objets d'études et de la personnalité des chercheurs, il y a finalement aussi autant d'anthropologies possibles qu'il y a de terrains de recherche et d'environnements institutionnels. En effet, tout au long de mon observation participante au sein du mouvement Wikimédia et de mon intégration au sein du laboratoire d'anthropologie prospective, s'est installée petit à petit certaines « familiarité[s] » (Laurent, 2019, p.13)[B 4] qui influencera grandement mes décisions. De ces familiarités découleront donc différentes postures dont la première aura pour but de situer mon travail parmi les nombreuses disciplines scientifiques coexistantes et souvent partisanes regroupées au sein du domaine des sciences humaines et sociales.

Opter pour une socio-anthropologie à l'écart du corporatismeModifier

En avril 2011, J'ai eu pour idée d'écrire mon mémoire de fin de Master intitulé : Culture FR Wikipédia, Monographie ethnographique de la communauté des contributeurs actifs sur l'espace francophone de Wikipédia (Scheepmans, 2011)[B 5] au sein même de Wikipédia. J'avais ainsi pour souhait de faire d'une pierre deux coups en écrivant mon ethnographie au sein même de mon terrain d'observation participante. Malheureusement, il s'est avéré que cela n'était pas possible en raison du premier des cinq « principes fondateurs »[W 1] du projet encyclopédique stipulant que : « Wikipédia est une encyclopédie »[B 6]. Une affirmation triviale de premier abord, mais qui permet de définir aussi tout « Ce que Wikipédia n'est pas »[W 2]. J’apprenais donc à mes dépends que : « Les essais personnels et travaux inédits (TI)[N 1] n'ont pas leur place sur Wikipédia. »[B 6]. On me redirigea dès lors vers un autre projet frère de Wikipédia intitulé Wikiversité que je ne connaissais pas à l'époque bien qu'il faisait partie d'une quinzaine de « projets frères de Wikipédia »[W 3] (voir fig.1 ci-dessous). Wikiversité en tant que projet dédié au « partage de contenus pédagogiques et à la rédaction de travaux de recherche »[W 4], était en effet le bon endroit pour écrire mon mémoire.

Après avoir annoncé mon arrivée au sein du projet sur la page intitulée « la salle café »[B 7], sorte de forum général du projet Wikiversité, j'ai ensuite cherché l'endroit dans lequel je pouvais situer mon travail. Au cours de cette recherche, Crochet.david[W 5], un enseignant en électrotechnique[W 6] administrateur[N 2] du projet Wikiversité avait sympathiquement[B 7] répondu à mon message d'arrivée[W 7]. Il me proposait sur son espace de discussion utilisateur[N 3], de placer mon travail au niveau des « Travaux de recherche en sociologie »[W 8]. Surpris au premier abord, je découvrais par la suite dans l'organigramme du projet Wikiversité, que l'anthropologie faisait partie des départements de la faculté de sociologie[W 9]. Cette situation m’apparut compliquée. Non seulement je devais demander l'accord de mon promoteur pour écrire mon mémoire en ligne et en temps réel, mais en plus, je devais lui dire qu'il serait publié dans une faculté de sociologie, alors que dans mon université la sociologie et l'anthropologie ne font pas trop bon ménage.

J'ai alors tenté de placer mon travail au niveau du département d'anthropologie de la Wikiversité sans faire mention de la faculté de sociologie. Mais David Crochet, de son vrai nom, est alors revenu vers moi pour me dire que « Les projets sont associés aux facultés et non aux départements. »[W 10]. S'entame alors un débat qui fut transféré[W 11] dans la salle café pour le rendre accessible aux autres membres de la communauté. Au terme des discussions, nous sommes finalement arrivés à la conclusion qu'il fallait que je lance une prise de décision[N 4] pour renommer la faculté de sociologie. Lors de cette prise de décision[W 12], JackPotte[W 13], un ingénieur en informatique[W 14] et autre administrateur du site, avait déposé un message[W 15] pour nous tenir informés de la classification décimale universelle. Dans cette version de la CDU[N 5], le terme anthropologie y apparaissait plusieurs fois, une fois dans le champ des sciences sociales (anthropologie culturelle) et une autre fois dans le champ de la biologie (anthropologie physique). Cette observation appuyait donc ma proposition de renommer la faculté de sociologie en faculté de socio-anthropologie pour permettre ainsi, avec un seul mot et de façon explicite, de regrouper la sociologie et l'anthropologie au sein d'une co-disciplinarité, tout en y excluant l'anthropologie physique.

L'acceptation de ma proposition à l'unanimité, fut pour moi une double satisfaction. D'une part celle de pouvoir présenter mon projet de mémoire dans de bonnes conditions, d'autre part, celle d'avoir mené à terme ma première grande participation au sein d'un projet Wikimédia. Mais cette expérience suscita aussi un certain questionnement. Comment en effet une séparation entre la sociologie et l'anthropologie a-t-elle pu voir le jour et comment a-t-elle pu persister jusqu'à nos jours ? Pourquoi aussi devrais-je me situer dans le camps de l'anthropologie, alors que je bénéficie aussi d'une formation universitaire en sociologie (bachelier/bachelor). Et finalement, pourquoi situer mon étude en anthropologie alors qu'elle pourrait très bien trouver sa place dans le champ de la sociologie ?

Coïncidence ou presque, j'ai trouvé les réponses à ces questions dans une revue intitulée « socio-anthropologie », fondée en 1997 par Pierre Bouvier, dans le but d'aborder « les déstructurations et les recompositions qui sont au cœur du monde contemporain »[W 16]. Dans le premier numéro de cette revue[N 6], on s'y remémore en effet qu'à une certaine époque « l’anthropologie, la science de l’homme, s’est consacrée principalement à l'étude des peuples primitifs » (Grafmeyer et Joseph, l984, par. 12[B 8] cité par Hamel, 1997, p.2-3)[B 7]. On y découvre aussi l'idée selon laquelle « l’anthropologie incombe à l’étude des sociétés sans écriture où se révèlent des cultures exotiques tandis que reviennent de droit à la sociologie les sociétés avancées dans l’urbanisation et l’industrialisation. » (Hamel, 1997, par. 9)[B 7].

Voici donc qui répondait à ma question sur l'origine du clivage entre anthropologie et sociologie. Mais il ne s'agit là que d'une explication sur les origines, car aujourd'hui, l'expression “peuples primitifs” a disparu et je ne vois plus beaucoup de sens à la notion d'exotisme maintenant que des laboratoires d'anthropologie peuvent rassembler des chercheurs originaires des quatre coins d'un monde[W 17]. Quant aux sociétés dites « avancées » dans l'urbanisation et l'industrialisation elles se retrouvent maintenant partout sur le globe. De plus, et ce dès la fin du vingtième siècle, les terrains anthropologiques n'ont cessé de se diversifier et de s'intéresser au monde occidental et contemporain. Parmi les premiers travaux attestant ce changement, on retrouvera par exemple les travaux d'observations participantes réalisés dans le monde du travail par Pierre Bouvier (1989)[B 9] déjà cité précédemment. Avec Marc Augé (1995)[B 10], Pierre Bouvier sera aussi par ailleurs, l'un des premiers anthropologues francophones à parler d'une « Socio-anthropologie du contemporain » (Bouvier, 1995)[B 11]. Mobiliser de nos jours la question d'exotisme et d'un prétendu stade d'avancement des sociétés pour dissocier l'anthropologie de la sociologie n'a donc à mes yeux plus aucun sens.

Reste alors la possibilité de distinguer les deux disciplines par leurs méthodes. Mais, là aussi, les choses se discutent. Suite à l'arrivée du courant interactionniste au sein de l'école de Chicago, les pratiques anthropologiques, telles que l'ethnographie et l'observation participante furent en effet adoptées en sociologie par Harold Garfinkel qui parlera de « l'ethnométhodologie » (Garfinkel, 2016©1967)[B 12]. Voici ce que dit la revue socio-anthropologique à ce propos :

« L’école de Chicago constitue d’ailleurs un véritable laboratoire des méthodes anthropologiques, et le crédit dont celles-ci bénéficient lui assure la suprématie sur la sociologie américaine jusqu’en 1935. A cette date, elle est en butte à la vive concurrence des sociologues de Columbia University de New York qui prennent prétexte des méthodes utilisées pour contester sa domination. Le « conflit des méthodes » s’exacerbe alors et verra bientôt la victoire des méthodes quantitatives puis, en conséquence, le déclin des méthodes qualitatives - des méthodes anthropologiques en sociologie pour être précis - ainsi que la fin de l’hégémonie de l’école de Chicago » (Hamel, 1997, p.3)[B 7].

Nous voyons donc qu'une opposition des méthodes peut apparaître au sein d'une même discipline et ne représente donc plus un argument spécifique permettant de distinguer l'anthropologique de la sociologique. Quant à la « victoire des méthodes quantitatives », elle est très relative car on serait en droit de se demander aujourd'hui : quelle est encore le sociologue qui se verrait interdire la pratique de l'ethnographie, de l'étude de cas, ou autre démarche inductive ? Il est vrai, par contre, que l'anthropologie, celle que je connais, que l'on m'a enseigné et que je pratique aujourd'hui, reste bien à l'écart des démarches déductives, ou hypothético-déductives. Au terme de ce raisonnement, j'aurai donc tendance à croire que ce qui distingue l'anthropologie de la sociologie de nos jours, c'est le maintien d'un certain « corporatisme » (Olivier de Sardan, 2008, p.36)[B 13] présent au sein des universités. Un constat bien triste, car les appartenances sectaires nuiront toujours à l'échange entre chercheurs et donc in fine au progrès et au développement des connaissances et de la science en général.

Mais comme le dira Rémi Bachelet, maître de conférences à l'École Centrale de Lille[W 18] et contributeur du projet depuis septembre 2009[W 19], sur Wikiversité, « On est loin des guerres de disciplines !»[W 20]. À l’abri de cette écueil, je m'y suis donc senti libre de produire une étude ethnographique et inductive tout en intégrant dans mon étude qualitative les données et analyses quantitatives, tant incontournables que problématiques de par leur surabondance.

Intégrer l'analyse d'un Big Data statistique et textuel au sein d'une étude ethnographiqueModifier

Suite à cette première expérience de terrain qui me sensibilisera à la pratique d'une socio-anthropologie non partisane, viendra une autre remise en question portant cette fois sur la manière d'intégrer au sein d'un travail ethnographique typiquement considéré comme étude qualitative, une multitude de données quantitatives ou statistiques et de textes de discussions librement accessibles sur mon terrain d’études.

Pour clarifier les choses, il est peut-être bon de se rappeler qu'une donnée quantitative, au contraire d'une donnée qualitative, se caractérise par quelque chose de mesurable. Comme exemple trivial, nous avons cette citation de Rosie Stephenson-Goodknight au sujet des éditeurs de Wikipédia : « You can imagine probably 90 percent being men »[W 21], l'information « 90 % » sera d'ordre quantitative tandis que l'information « homme » sera d'ordre qualitative. Mais, il faut ensuite garder à l'esprit qu'une donnée quantitative peut être la source d'un donnée qualitative et vice versa. Les 29 entailles présentes sur l'os de Lebombo, le plus ancien bâton de comptage connu à ce jour, est un très bel exemple. Ces marques attestent d'une part, que les premières manifestations scripturales humaines étaient d'ordre quantitative, mais aussi, elle nous permettent de supposer, de par leur nombre (donnée quantitative), qu'elle furent réalisé par une femme africaine (donnée qualitative) en référence à son cycle menstruel (Darling 2004)[B 14].

Il est donc important de souligner ici qu'une étude dite qualitative, ne peut se permettre d'ignorer, ou même de négliger, des données quantitatives présentes sur le terrain. Et comme dit précédemment, il se fait que l'espace en ligne du mouvement Wikimédia regorge d'une quantité insondable de données quantitatives, tantôt à l'état brut, tantôt sous forme de tableaux statistiques et d'illustrations libres d'accès et d'utilisation.

Pour comprendre cette situation, il faut savoir que la grande majorité des sites Web contenant les projets Wikimédia sont gérés par un programme informatique appelé MediaWiki et que ce programme enregistre instantanément et automatiquement la totalité des actions faites par les contributeurs et les programmes informatiques qu'ils y mettent en œuvre, et ce dès la création du site. Toutes ces données sont dès lors archivées et rendues accessibles à tout internaute (à quelques exceptions près[N 7]) par un classement chronologiquement sous forme de liens listés dans des pages de journaux ou des pages d'historiques de contributions toute deux paramétrables (voir fig. 1.2 et 1.3 ci-dessous).

 
Fig. 1.2 : Copie d'écran des journaux du projet Wikiversité francophone.
 
Fig 1.3 : Copie d'écran de la page affichant l'historique des contributions d'un utilisateur sur le projet Wikiversité francophone.

En plus de leurs archivages et de leurs facilités d’accès, toutes ces informations sont publiées sous licence creative commons CC.BY.SA. Selon les termes de cette licence, toutes ces données sont donc libres d'exploitation et de republication, tel quel, ou dans des travaux dérivés, sous deux conditions: premièrement, « créditer l'Œuvre, intégrer un lien vers la licence et indiquer si des modifications ont été effectuées à l'œuvre », deuxièmement, « diffuser l'œuvre modifiée dans les même [sic] conditions, c'est à dire avec la même licence avec laquelle l'œuvre originale a été diffusée »[W 22]. Cette licence représente donc une véritable aubaine pour les chercheurs et plus précisément pour les statisticiens comme en atteste l’existence d'une multitude de sites web présentant des analyses effectuées en temps réels sur base de données récoltées par une interface de programmation d’application (API) directement sur les serveurs hébergeant les sites Wikimédia[N 8]. À leurs tour, licence oblige, ces analyses statistiques sont publiées sous licence CC.BY.SA et sont donc disponibles pour les chercheurs dans les conditions qui viennent d'être présentées.

Au-delà de cette profusion de données quantitatives et statistiques, le mouvement Wikimédia est aussi producteur d'une quantité insondable d'informations textuelles permettant de constituer des corpus de tailles considérables. Toute cette information provient des nombreux lieux de discussions disséminés sur la toile au niveau des projets, des listes de diffusions de courriels [B 1] et plus récemment de l'espace communautaire Wikimedia space[W 23] lancé le 25 juin 2019[W 24].

Il semblerait d'ailleurs que la surabondance d'informations textuelles ne soit pas propre à l'environnement Wikimédia, mais qu'elle serait plutôt liée au contexte numérique. Olivier Servais, ethnographe au sein de l'univers virtuel World of Warcraft en témoigne lorsqu'il se pose des questions similaires aux miennes : « Comment dès lors concilier cette gestion de données massives avec cette ambition qualitative ? Comment faire du big data textuel qualitatif dans ce contexte numérique ? » (Servais, p.61, à paraître)[B 6].

(Texte à investiguer[B 15][B 16][B 17][B 18]) Devant une telle quantité d'informations textuelles, le chercheur doit donc se situer entre deux extrêmes : soit faire l'impasse sur un traitement exhaustif des données statistiques et textuelles au risque d'offrir une vision partielle et potentiellement fausse de la réalité, soit se lancer dans un traitement informatisé des données quantitatives et des corpus linguistiques au risque cette fois de manquer de compétence, de temps d'investigation et de puissance informatique.

Un certain équilibre peut, je pense, être atteint dans un processus d'aller-retour récursif entre, d'une part, des informations extraites d'un traitement informatique, et d'autre part, les résultats obtenus au départ d'un travail ethnographique plus classique reposant par exemple sur des entretiens semi-directifs et une observation participante prolongée. Alors que le dispositif de traitement informatisé permettra d'extraire des informations utiles à l’accomplissement du travail ethnographique, celles récoltées durant les observations de terrain et les entretiens permettront quant à elles, de configurer le dispositif informatique dans le but d'extraire de nouvelles informations utiles à la recherche. Au final, cet aller-retour constituera aussi une belle occasion pour le socio-anthropologue de prendre régulièrement distance par rapport à son terrain pour revenir avec de nouvelles informations qu'il pourra confronter à l'opinion des acteurs.

Comme exemple de traitement des données quantitatives, voici comme cas de figure développé en annexe 3, une analyse statistique faite au départ des rapports financiers publiés sur le site de la fondation Wikimedia[W 25]. Cette analyse aura abouti à la production d'un histogramme très parlant concernant les dépenses de la fondation. Dans ce graphique (voir fig. 1.4 ci-dessous), nous voyons apparaître clairement qu'une partie croissante du budget de la fondation est alloué au paiement des salaires de ses employés alors que, contre intuitivement, le coût d'hébergement des projets éditoriaux reste relativement stable. Cette information est importante, car elle m'aura permis de mettre à jour l'article du projet Wikipédia francophone consacré à la fondation Wikimédia qui stipulait, en date du 26 juin 2018 et sur base d'une source datant de 2009, que « Près de la moitié des ressources financières [de la fondation] sont utilisées pour acheter de nouveaux serveurs et payer l'hébergement »[W 26]. Cette information obsolète aura probablement influencé le contenu d'une de la deuxième vidéo du WikiMOOC 2017 dans laquelle on entendra l'affirmation suivante : « D'où viennent les fonds de la Wikimedia foundation ? Car fournir l'infrastructure technique, les serveurs pour le cinquième site Web le plus visité au monde, ce n'est pas gratuit. » (Guillaume, 2017, t. 4'04'')[B 19]. Nous voyons donc que cette analyse comptable, aussi rébarbative qu'elle puisse paraître pour un chercheur habitué aux études qualitatives, peut s’avérer crucial pour accéder à une certaine réalité de terrain ignorée, volontairement ou non, dans le discours des acteurs.

 
Fig. 1.4 : Histogramme illustrant l'évolution des dépenses de la fondation Wikimédia de 2004 à 2017.

Concernant le traitement des données textuelles, prenons un autre exemple développé pour sa part en annexe 4 de ce travail intitulée : « Utilité du logiciel de textométrie TXM dans le cadre d'une recherche ethnographique en ligne ». Il s'agit dans cette exemple d'exploiter l'une des 300 listes de diffusion actives au sein du mouvement Wikimédia et réparties par projets et/ou des sphères linguistiques. Tous ces échanges de courriels sont en effet archivés mois par mois, historicisés et rendus librement disponibles sous licence CC.BY.SA au niveau d'un site hébergé par la fondation Wikimédia[B 1]. Au départ des archives de la liste de diffusion intitulée « Wikimedia-l »[W 27], réputée être un espace de discussion pour la communauté wikimédienne au sens large[W 28], il est possible de constituer rapidement des corpus textuel et les soumettre à un logiciel de traitement automatique du langage naturel.

Le logiciel choisi fut TXM, un programme informatique co-développé par deux universités françaises. Ce programme me permit par exemple de découvrir au départ d'une simple requête lexicale, et en référence au mot « the » apparaissant à une fréquence de 1869554 fois, que le signe « @ » apparaissait dans le corpus 879105 fois, tout de suite suivi du mot « gmail » apparaissant lui 877346 fois. Une simple requête au départ de laquelle on peut donc conclure que les utilisateurs de cette liste de diffusion communiquent quasiment tous au départ d'un compte Google. On y verra ensuite que les premiers noms/prénoms apparaissant dans la liste seront « Gerard » (27888), suivit de « Erik » (21924) et de David (20624). Une analyse des occurrences dans le texte permettra ensuite de voir que les prénoms « Gérard » sont associés à la personne de « Gerard Meijssen » (11096) faisant l'objet d'un article sur Wikidata[W 29] mais aussi de « David Gerard » (12717) dont on peut retrouver la page utilisateur détaillée sur Wikipedia[W 30] et que le prénom « Erik » est principalement associé à la personne d'« Erik Moeller » (8616) présentée dans un article de Wikipédia[B 20].

Nous voyons donc qu'au départ d'informations textométriques très basiques produites au départ du logiciel TXM, il nous est déjà permis d'une part, de remarquer une grande corrélation entre l'usage de la mailing list et la possession d'un compte gmail, mais aussi d'autre part, de repérer quelques personnes très actives au sein de la liste et même de connaitre leur adresse email. Toutes ces informations sont bien sûr très utiles au travail ethnographique puisque elle permettrons de rencontrer par courriel des interlocuteurs privilégiés susceptibles de narrer de façon globale et historique ce qui se passe dans ce lieu de discussions.

Dans des analyses et fonctions plus poussées, TXM permettra aussi de faire apparaître des illustrations graphiques permettant par exemple de visualiser l'évolution de la fréquence d'un mot au sein des conversations. L'exemple ici sera repris du mot « harassement » (harcèlement en français) et l'évolution du nombre d'apparitions au sein de la liste de diffusion se visualise au départ de la fig x présentée ci-dessous.

 
Fig. 1.5 Progression du mot « harassment » dans les archives de la liste de diffusion Wikimédia.

Nous voyons donc apparaître dans ce graphique que le sujet du harcèlement est apparu relativement tôt et par vagues successives dans l'histoire du mouvement Wikimédia[N 9]. Le sujet du harcèlement semble donc important et devra donc être considéré lors des observations de terrain. Mais avant cela, une analyse en plein texte est déjà rendue possible via TXM grâce à son outils de recherche de concordance qui affichera une liste d’extraits de textes centrés autour du mot pivot harassment (Voir fig. 1.6 ci-dessous).

 
Fig. 1.6 Graphique illustrant la recherche en plein texte par concordance du mot harassment dans le corpus tiré de la liste de diffusion archivewikimediaL.

En sachant ceci, nous voyons donc qu'une démarche réciproque, c'est a dire non plus de partir de l'analyse textométrique pour nourrir la recherche de terrain, mais bien de partir de la recherche de terrain pour nourrir les analyses produite au départ du logiciel TXM. En effet, le mot harassement n'a pas été choisi par hasard. Le sujet du harcèlement est en effet très présent dans mes observations de terrain, avec pour exemple des témoignages très détaillés comme celui fourni par la contributrice Idéalité sur sa page utilisatrice[B 21]. Dans ce cas précis d'une expérience vécue au sein de la communauté Wikipédia francophone, il serait aussi intéressant d'établir une analyse textométrique au départ de corpus tiré cette fois des lieux de conversation existant sur Wikipédia pour en extraire au départ du mot « Idéalité » des informations statistiques, mais aussi s'octroyer un accès rapide et localisé aux propos qu'elle aura échangés avec la communauté. De ces lectures apparaîtront sans doute de nouveaux mots clés ou des pseudonymes d'acteurs important dans l'expérience décrite que l'on pourra à leur tour mobiliser pour refaire des analyses similaires et ainsi de suite.

Pour ne pas alourdir cette section, une présentation plus approfondie des requêtes syntaxiques, notamment type SQL, en mobilisant la lemmatisation des corpus sera détaillée en annexe. Concentrons nous à présent sur la manière dont sera référencé les informations en provenance de ces corpus afin de les rendre accessibles aux lecteurs dans leurs contextes respectifs pour au final rendre me propos vérifiables et mes éventuelles suppositions réfutables.

Produire une « webographie » au service de la vérifiabilitéModifier

La « vérifiabilité » dans l'univers Wikimédia, peut être vue comme un déclinaison particulière de la réfutabilité empirique et théorique introduite par Karl Popper (1963)[B 22] dans sa démarcation entre science et non science. Alors que Karl Popper demande aux scientifiques d'offrir à leurs pairs un maximum d'informations utiles à la corroboration d'une théorie pour en déterminer sa scientificité au départ d'un ratio réfutabilité/falsifiabilité (Popper, 1934)[B 23], les wikipédiens quant à eux, établiront une règle de vérifiabilité selon laquelle « Une information ne peut être mentionnée que si les lecteurs peuvent la vérifier »[B 24]. Ce qui est donc indispensable au yeux des wikipédiens francophones, « c'est que toutes les informations susceptibles d'être contestées, ainsi que toutes les théories, opinions, revendications ou arguments, soient attribués à une source identifiable et vérifiable » , et il en résultera que l'« On peut supprimer une affirmation invérifiable »[B 24].

Ainsi, le point commun avec la proposition de Karl Popper sera une recherche de réfutabilité via un contrôle de la falsifiabilité, mais appliquée cette fois au niveau de l'information et non d'une théorie. De la règle de vérifiabilité wikipédienne, découlera alors la recommandation de citer ses sources dans laquelle on demande que « tout contenu, mis en doute ou susceptible d'être mis en doute, doit être étayé par une annotation menant à une ou plusieurs références qui s'appuient sur des sources fiables et clairement identifiées »[W 31]

La position de Karl Popper fut toute fois critiquée par Jean-Claude Passeron qui dira que de telles attentes épistémologique sont incompatibles avec « la pertinence empirique des énoncés sociologiques [qui] ne peuvent être définie que dans une situation de prélèvement de l’information sur le monde qui est celle de l’observation historique, jamais celle de l’expérimentation. » (Passeron, 2006, p. 554)[B 25]. Il est vrai, que le lecteur d'un ouvrage scientifique en science social sera toujours dans l'incapacité de revivre au même instant et donc de façon identique, l'expérience ou l'observation d'un phénomène décrit par un auteur. C'est pour cette raison que Jean-Claude Passeron introduit le terme d'historicité offrant aux sciences, historiques par nature, un régime de vérité différent des sciences dites de la nature (id.).

À cette impasse épistémologique d'ordre temporel peut s'ajouter une autre impasse d'ordre spatial dans le cas de travaux ethnographiques réalisés sur des terrains éloignés ou difficilement accessible pour le lecteur. En socio-anthropologie certains auteurs parlent d'ailleurs d'un « pacte ethnographique » (Olivier de Sardan, 2008, p.28)[B 26] grâce auquel « seuls les ethnologues se sentent libérés d'expliquer comment ils ont su tirer d'une expérience unique un ensemble de connaissances dont ils demandent à tous d'accepter la validité. » (Descola, 1993, p.480)[B 27]. Autrement dit, ce qu'un ethnographe demandera implicitement à ses lecteurs au travers de ce « pacte », c'est : faites-moi confiance, même si je ne vous apporte pas les moyens de le vérifier ce que je vous raconte, croyez-moi sur parole.

Nous parlions précédemment de l'imaginaire des acteurs de terrain comme facteur limitant l'accès à la réalité de terrain, voici maintenant venu le moment de parler de l'imaginaire de l'ethnographe. À ce sujet, l'une des polémiques les plus connue concerne les écris de Carlos Castañeda. Traduis en 17 langues et vendus à 8 millions d'exemplaires, les 15 livres de Castañeda[W 32] sont considérés aujourd'hui comme une œuvre autobiographie productrice de faux (Simon et Bibeau, 2004, p.11)[B 28]. Dans ses ouvrages Castañeda décrit un enseignement reçu par un mystérieux chaman répondant au nom de Don Juan Matus, dont personne n'a jamais réussi a retrouver la trace. Robert Marshall retrace en quelques ligne l'histoire de cette polémique :

« Le statut des livres en tant qu'anthropologie sérieuse n'a pratiquement pas été remis en question pendant cinq ans. Le scepticisme a augmenté en 1972 après que Joyce Carol Oates, dans une lettre au New York Times, ait exprimé son étonnement qu'un critique ait accepté les livres de Castaneda comme non fiction. L'année suivante, Time publia un article de couverture révélant que Castaneda avait beaucoup menti sur son passé. Au cours de la décennie suivante, plusieurs chercheurs, notamment Richard de Mille, fils du légendaire réalisateur, ont travaillé sans relâche pour démontrer que le travail de Castaneda était un canular. » (Marshall, 2007)[B 29].

Un tel épisode soulèvera donc la question de savoir où se place la limite entre l'ethnographie et la fiction ? (Narayan, 2008)[B 30]. À cette question Karl Popper répondra qu'il faut ré-expérimenter le vécu de l'ethnographe en retournant sur le terrain alors que Jean-Claude Passeron signalera qu'il sera impossible de ré-expérimenter les choses dans les mêmes conditions. D'ailleurs, les informateurs sont-ils toujours vivants ? N'ont-ils pas changé d'avis, de point de vue, d'imaginaire ? Et puis ce n'est pas tous les lecteurs qui pourrons partir à la recherche Don Juan Matus le shaman de Castaneda, ou se rendre sur les îles Samoa pour rencontrer les filles interrogées par Margaret Mead, ou encore programmer une rencontre avec Ogotemmeli, l'informateur de Marcel Griaule. Au bout du compte, toutes ces impasses demanderont au lecteur de se situer entre adhérer au pacte ethnographique, ou considérer sa lecture comme une potentielle œuvre de fiction.

Mais il se fait que ces impasses tendent à disparaitre dans le cas d'une étude basée, ou partiellement basée sur une observatioin du Web. Et ce fait est d'autant plus vrai que l'on travail dans un environnement aussi transparent et archivée que peut l'être le mouvement Wikimédia. Nous savons en effet que grâce au système MediaWiki de sauvegarde d'historiques librement accessibles, il est très souvent possible dans le cadre des activités en ligne au sein du mouvement Wikimédia[N 10] d'offrir aux lecteurs un accès Internet vers l’information tel qu'elle aura été découverte par le chercheur. Concrètement parlant, il suffit pour cela de fournir des hyperliens ou plus précisément un permaliens qui redirigeront les lecteurs vers des pages Internet qui resteront dans l'état ou elles auront été examinées par le chercheur. Dans l'interface de MediaWiki, ces permaliens sont accessibles via l’item « Lien permanent » situé dans le menu de gauche apparaissant sur toute les pages des projets. Une autre manière plus précise de fournir une information figée sera de fournir le lien vers la page de « différences entre versions » (appelées « diffs » en jargon wikipédien), celle qui s'affiche au départ d'un historique lorsque l'on veut consulté l'état d'une page avant et après une modification. Un des avantages de cette page par rapport au permalien, c'est qu'elle affichera aussi le nom de l'auteur la modification et le moment exacte où elle a été faite.

Produire un hyperlien pointant vers des pages « diffs » représente par ailleurs une obligation procédurale dans le cadre par exemple d'une protestation à l'encontre d'un autre utilisateur. Sur la page Wikipédia:Contestation du statut d'administrateur[B 31], il est en effet clairement stipulé qu' « Une contestation doit être expliquée et étayée par des diffs ou entrées de journal, sinon elle n'est pas valide. ». Ces pages « diffs » ou du journal des activités du site présenté précédemment, permettront ainsi à chacun de vérifier ou « réfuter » les accusations portées à l'encontre d'une personne désignée administrateur du site. Typiquement, on y retrouvera des liens pointant vers des propos ou des actes contraires aux règles et recommandations en vigueurs au sein des projets. Pour exemple : des propos diffamatoires adressés à un autre utilisateur, la suppression abusive d'un article, le blocage arbitraire d'un utilisateur, etc.

A nouveau donc, nous voyons que l'univers Wikimédia m'aura servi d’inspiration sur la manière d'organiser mon travail ethnographique. De manière concrète, voici donc mes résolutions sur la manière dont je citerai les source en provenance du Web mobilisées dans ce présent travail : Chaque fois qu’apparaîtra une information ou une observation en provenance d'une page Web, celle-ci se verra suivie d'un appel de note (chiffre en exposé précédé de la lettre s majuscule) redirigeant le lecteur vers le permalien qui lui permettra de retrouver l'information dans l'état identique à ma propre observation. Quand l'information proviendra d'une page MediaWiki, deux cas de figure sont possibles. S'il s'agit d'une information issue d'une page organisationnel, la référence pointera vers le lien permanent de la page dans sa version consultée. S'il s'agit d'une information au sujet des dires ou des faits d'un acteur de terrain, la référence pointera alors vers la page de différence entre la version pré et post écriture ou le journal des actions utilisateurs. Enfin, si la page n'est pas issue d'un site MediaWiki, la référence pointera dans ce cas vers une version archivée de la page conservée et visualisable sur le site du projet Internet Archive[W 33]. Au final, c'est donc toute une webographie qui trouvera sa place au côté de la traditionnel bibliographie apparaissant habituellement en fin d'ouvrage. De la sorte, dans la liste de références webographiques apparaîtront donc les sources primaires, alors que dans la liste de références bibliographiques, figureront les sources secondaires.

Vidéo 2.1 Explications au sujet des sources primaires et secondaires destinée au éditeurs francophone de Wikipédia et produite dans le cadre d'un MOOC[B 32].

Cette distinction entre sources primaires et secondaires fera de nouveau écho à mon expérience de terrain. à un autre principe bien connu au sein des projets Wikimédia. Comme présenté précédemment dans la section « Choisir le terme socio-anthropologie et se tenir à l'écart du corporatisme » de ce chapitre, sur l'encyclopédique Wikipédia au contraire du projet Wikiversité, les contributeurs sont invités autant que possible à mobiliser des sources secondaires voir tertiaires dans la rédaction des article et le moins possible de sources primaires[B 33] (Voir à ce titre la vidéo 1.1 ci-contre). Dans le cas contraire, un travail contenant trop de source primaire, risquerait d'être perçu comme un travail de recherche original dit « travail inédit » en jargon wikimédien et sera candidat soit à une suppression, soit à un transfère vers Wikiversité ou un autre projet Wikimédia plus adéquat. Pour exemple concret, les données issues d'un courrier postal ne sont pas acceptable sur Wikipédia[B 34], alors que les même données issues d'un article de presse le seront.

Remarquons enfin que le projet Wikipédia s'inscrit dans une rhétorique similaire à celle de Karl Popper lorsqu'elle demande à ses éditeurs de Citez ses source[B 35] dans une recommandation résumée en ces termes :

« tout contenu, mis en doute ou susceptible d'être mis en doute, doit être étayé par une annotation menant à une ou plusieurs références qui s'appuient sur des sources fiables et clairement identifiées. Cette page explique comment réclamer ou trouver des sources de qualité. »

Il s'agit donc bien de fournir aux lecteurs et autres contributeurs la possibilité de réfuter les informations reprises dans un article en offrant la possibilité d'un retour à le source. Ce retour à la source, en plus de validé l'information, permettra aussi au lecteur de Wikipédia comme au lecteur de ce présent travail, de découvrir des informations périphériques à coté de celles sélectionnées d'autres qui auront été potentiellement omises de manière volontaire ou non. De la sorte, les références webographie offre donc au lecteur de se positionner sur la sélection et la manière de structurer l'information au sein du travail présenté.

Malheureusement, il reste enfin à traiter d'un autre enjeux épistémique touchant tout particulièrement la rédaction d'articles sur Wikipédia, au même titre que tous travaux bibliographiques tributaire de l'accès des sources secondaires. En effet, depuis longtemps déjà, ces sources font l'objet d'une dramatique marchandisation au sein de laquelle les prix d'accès au support papier ou numérique, peuvent parfois atteindre des prix exorbitants pour des personnes à simple revenus. Il est question pour certain d'un « oligopole d’éditeurs qui tire un profit maximum du fait que laboratoires scientifiques et chercheurs sont évalués en fonction des revues ou des maisons d’édition où ils publient leurs résultats »[B 36]. Dans un tel contexte, des « questions d'éthique concernent la publication scientifique » (Scheepmans, Wolf, 2016)[B 37] ne manquent pas de soulever le fait que limiter l'accès à une production scientifique, c'est aussi quelque part limiter sa réfutabilité et donc sa scientificité. La nécessité d'une science ouverte se fait donc sentir. Une science dans laquelle toute information serait inconditionnellement accessible mais aussi, tant qu'à faire, respectueuse de la vie privée des gens.

Aspirer à une science ouverte, transparente et respectueuse de la vie privéeModifier

Comme nous allons le voir, les questions d'ouverture, de transparence et de respect de la vie privée me sont aussi apparues comme autant de nouvelles remises en cause épistémologiques issue de mon terrain d'étude. Ce questionnement n'est cependant pas nouveau au niveau de la recherche scientifique. Depuis longtemps déjà, un mouvement s'est crée autour de l'expression « OpenScience » avec l'apparition en 1999 du site www.openscience.org dédié à l'écriture et à la diffusion de logiciels scientifiques libres et open source[W 34]. Des termes anglais naîtrons la traduction française de « science ouverte » qu'il ne faut pas confondre avec l'expression « Science libre » correspondant au titre d'un magazine publié sous copyright[W 35].

Le mouvement des sciences ouvertes se voyait donc dès le départ étroitement lié à celui du logiciel libre dont il fut quelque part l'héritier. L'ouvrage intitulé : « Richard Stallman et la révolution du logiciel libre » (Stallman, 2013)[B 38] permettra aux lecteurs désireux de découvrir les origines et les enjeux du mouvement du logiciel libre dans la biographie de l'initiateur du premier projet de logiciel libre. Il s'agissait du projet GNU, lancé le 27 septembre 1983 sur la newsletter net.unix-wirards via Arpanet avec la règle d'or en guise de motivation exprimé de la sorte : « si j'aime un programme, je doit le partager avec d'autres »[W 36]. Voici un extrait de cette ouvra qui me semble suffisant pour poursuivre le débat entamé :

« Stallman propose de classer les œuvres soumises au copyright en trois catégories.

La première, fonctionnelle, comprend les logiciels informatiques, les dictionnaires, les manuels.

La deuxième comprend les œuvres ayant rôle de témoignage — par exemple des documents scientifiques ou historiques. Leur fonction pourrait être mise à mal si les auteurs comme les lecteurs étaient libres de les modifier à volonté. Cette catégorie inclut aussi les œuvres d’expression personnelle — journaux intimes, autobiographies ... — dont la modification reviendrait à falsifier les souvenirs d’une personne ou ses opinions, ce que Stallman considère comme injustifiable d’un point de vue éthique.

Enfin, la troisième catégorie concerne les travaux artistiques et de divertissement. Les droits accordés aux utilisateurs de chaque œuvre doivent, pour Stallman, être adaptés au type d’œuvre. Ainsi pour la première catégorie des œuvres fonctionnelles, les utilisateurs devraient-ils se voir conférer le droit illimité d’en faire des versions modifiées.

Pour les deuxième et troisième catégories, les droits de l’utilisateur devraient être modulés selon le souhait de l’auteur. Cependant, Stallman insiste sur le fait que, quelle que soit la catégorie de l’œuvre, la liberté de copier et de redistribuer de manière non commerciale devrait s’appliquer intégralement et en tout temps. Si cela signifie de laisser les internautes imprimer une centaine de copies d’un article, d’une image, d’une chanson ou d’un livre et ensuite d’en distribuer par courriel les copies à une centaine d’étrangers, alors qu’il en soit ainsi. »

Concernant la science ouverte, c'est à un récent ouvrage intitulé : « Science ouverte, le défi de la transparence » (Rentier, 2018)[B 39] que je ferai cette fois référence. Voici à nouveau un extrait qui pourra suffire à la poursuite du raisonnement :

« Il est impératif qu'à l'avenir, les articles écrits par des chercheurs et évalués par d'autres spécialistes cessent d'être des marchandises commerciales, mais qu'on les considère pleinement comme un savoir commun donc un bien public à partager gratuitement et sans entrave avec toute personne qui le souhaite et un patrimoine précieux à préserver pour les générations futures.

Les progrès technologiques en matière de communication permettent dès à présent un tel changement de paradigme, aussi est-il nécessaire de vaincre la résistance des maisons d'édition qui rechignent à faire évoluer leur mode de fonctionnement et leur relation avec le monde de la recherche — dont elles dépendent, en principe. Il faudra également vaincre la réticence de ce même monde de la recherche en lui faisant accepter la modernisation de cet aspect de sa mission, alors qu'il est friand de ces progrès lorsqu'il s'agit de la conduite de sa recherche. Il est temps également que le monde de la recherche utilise plus systématiquement, plus judicieusement et plus efficacement la ressource du Web qui a, après tout, été inventé par des chercheurs dans le but de communiquer entre eux ! »

Sur base de ces deux citations, nous pouvons donc dors et déjà réaliser à quel point le mouvement Wikimédia et son projet de libre partage des connaissances humaines reposant uniquement sur des logiciels libres, répond déjà au attente de la science ouverte. Voyons à présent que grâce au dispositif d'archivage automatisé des modifications faite au contenu des projets éditoriaux tel qu'il fut déjà décrit précédemment, l'environnement Wikimédia offre aussi une parfaite transparence et une grande traçabilité dans la production et la reproduction du savoir.

De façon concrète, cette traçabilité repose sur l'affichage de pages reprenant, sauf rares exceptions[N 11], l'historique de toutes les modifications apportées aux des pages éditable d'un projet Wikimédia tel que l'on peut le voir au niveau de la figure 1.7 présente ci-dessous reprenant une copie d'écran de l'historique des versions de l'article Wikipédia intitulé « science ouverte ». Sur cette page s'affiche de manière chronologique une liste de lignes reprenant dans cette ordre une séries d'informations et de liens utiles :

  • Un lien « actu » pointant vers la page de contenu tel qu'il se présente actuellement.
  • Un lien « diff » pointant vers une page de différence entre versions dans laquelle apparaît en gras (texte ajouté) et en surligné (texte retiré) les modification faites au contenu.
  • la date et l'heure exacte de la modification sous forme d'un lien pointant vers la version de la page archivée juste après la modification.
  • le nom d'utilisateur l'auteur de la modification suivit entre parenthèse d'un lien « discuter » pointant vers sa page de discussion et d'un lien « contributions » pointant vers une page listant chronologiquement toute les modification faite par l'utilisateur au sein du projet. Par défaut de compte utilisateur, s'affichera alors l'adresse IP de la connexion Internet utilisée par l'éditeur sous forme de lien pointant vers une page listant toute les modifications faites par cette adresse au sein du projet. S'affichera ensuite entre parenthèses un lien « discuter » pointant vers une page de discussion consacrée à des échanges avec le ou les utilisateurs de cette connexion Internet.
  • en cas de modification mineure la lettre « m » en caractère gras
  • la taille de la page suite à la modification et celle de la modification exprimée en octets
  • entre parenthèse, un résumé des modifications éventuellement apporté par l'auteur ou le titre de la section automatiquement fourni par le système
  • et finalement entre parenthèse un lien annuler permettant d'enregistrer la version de la page antérieure à la modification et un lien « remercier » permettant d'adresse une notification de remerciement à l'auteur.
 
Fig. 1.7 Copie d'écran de l'historique des modifications faite à l'article Wikipédia : « Science ouverte ».
Vidéo 6.1 Évolution de l'article Pomme sur le projet Wikipédia francophone, du 20 novembre 2002 date de création au 26 janvier 2012.

Au départ de ces pages d'historiques, il est donc possible de visualisé l'édition d'une page au fil du temps (voir video 6.2 ci-contre), tout en pouvant vérifier étape par étape les différences entre chaque version. Mais il est encore possible de pousser l'analyse encore plus loin grâce à un ensemble d'outils externes et statistiques présenté en tête de page. Dans leurs ordre d'apparition, ces outils permettent :

  • de filtrer les informations historiques affichée sur la page
  • d'afficher des statistique sur les éditions et les auteurs
  • de retrouver l'auteur de certains mots produits sur une page
  • de consulté des statistiques de consultation de la page
  • de connaître le nombre de contributeurs suivant la page
  • d'afficher toute les modifications de cette page faite par un seul contributeur

Tout ceci illustre donc à quel point est poussé le soucis de transparence dans le partage du savoir effectuer au sein du mouvement Wikimédia. Certains y verrons peut-être un « fantasme de la technologie » (Mazzocchetti, Servais, Boelllstorff, Maurer, 2015, p.16)[B 40], d'autres quelque chose qui relèvera le « défi de la transparence » en science ouverte (Rentier, 2018)[B 39], pour ma part, j'y ai vu l'occasion de rédiger une thèse de doctorat de façon inédite au sein du projet Wikiversité, tout en inscrivant mon travail dans un processus de science ouverte qui je l'espère fera des émules ou pour le moins suscitera question.

Un tel niveau de transparence soulèvera cependant la question du respect de la vie privée. Suite aux descriptions précédentes, on est en effet en droit de se demander si le dispositif technique Wikimédia ne serait pas contraire à ce droit fondamental bien connu des comités d'étiques en sciences humaines et sociales.

La réponse à cette question peut se trouver au départ d'un lien intitulé « condition d'utilisation »[B 41] présent en bas chaque page des projets Wikimédia. Au départ de ce lien que je soupçonne peut utilisé, on accède à une page d'informations générales comprenant un autre hyperlien pointant cette fois-ci vers une page consacrée à la politique de confidentialité adoptée par la fondation Wikimédia[B 42].

Bien que la fondation Wikimédia soit reconnue, en Italie[B 43] comme dans de nombreux autres pays, responsable de l'hébergement des projets Wikimédia mais pas de leur contenu, on s'aperçoit que dès ses débuts, elle sera très à cheval sur la protection de la vie privée et des données à caractères personnelles des utilisateurs des sites qu'elle héberge. Par exemple, il existe sur le projet Wikipédia francophone une page titrée Wikipédia:droit de disparaître[B 44] qui apporte réponse à cette « écologie déséquilibrante de l'oubli »[B 45] propre à l'espace Web (do Kim, 2012). Traduite en français le 14 juin 2005[B 46], cette page aura largement anticiper l'apparition du droit à l'oubli ou plus précisément du « droit à l'effacement » apparu en 2016 dans l'article 17 du règlement no 2016/679 édité par la commission Européenne, aussi appelé règlement général sur la protection des données (RGPD). De manière inattendue toute fois, cette réglementation a été condamnée publiquement par la Fondation Wikimédia qui y voit une porte ouverte à la manipulation des informations présentes sur le net[B 47].[B 48] Mais cette position concerne uniquement les informations contenues dans les articles pas celles qui concernent les contributeurs. Autrement dit, une demande de suppression d’informations liées à compte utilisateur X sera accordée alors que celle d'informations contenues dans un article traitant d'une personne X sera refusée.

Au delà de ce droit, plusieurs autres options s'offrent aux utilisateurs de l'espace numérique Wikimédia qui signalons le déjà, n'ont pas besoin de transmettre une adresse courriel pour ouvrir un compte utilisateur. La première, et la plus populaire, consiste à créer un compte utilisateur avec pseudonyme de telle sorte que les modifications et actions faites ne soient pas attribuées à son identité propre. La seconde option plus fréquente parmi les utilisateurs moins actifs, est celle de contribuer aux projets sans se connecter. Dans ce cas de figure, en lieu et place du pseudonyme utilisateur, apparaîtra l'adresse IP de la connexion Internet utilisée par l'utilisateur.

Cette deuxième option est cependant moins respectueuse de la vie privée d'un utilisateur, car au départ d'une simple adresse IP, un quelconque internaute pourra soit connaître l'organisation publique qui l'utilise, soit connaître la ville la plus proche d'une connexion Internet privée. Par exemple au départ de l'adresse IPv4 : 130.104.34.155, le site whatismyipaddress.com indiquera qu'elle est utilisée par l'Université Catholique de Louvain[W 37] alors que l'adresse IPV4 : 176.164.50.155 affichera sur la carte du site fr.geoipview.com la ville de Blois en France[W 38]. Il faut savoir enfin qu'il existe dans l’écosystème Wikimédia un lien en bas de chaque page répertoriant les contributions d'une adresse IP un lien pointant vers l'outil « Whois Gateway » qui affichera directement les informations concernant le fournisseur d'un l'adresse IP. Au départ de l'ardresse IPv6 : 2A01:CB05:8315:CB00:68DF:3702:8AF6:391F, Whois Gateway indiquera comme fournisseur Orange S.A. à Chantillon.

Plus fréquemment utilisées par les connections mobiles, les adresses IPV6 seront donc moins facilement géolocalisables. Cependant et comme nous l'avons vu, il sera toujours possible par une personne mandatée de contacter le fournisseur d'accès Internet (FAI) d'une adresse IP quel qu’elle soit. Ce dernier est en effet tenu obligé selon les lois en vigueurs dans les états, de conserver les informations qui permettront l'identification de l'auteur d'un contenu ou d'une action apparus sur le Web. À titre d'exemple, en France, ces informations doivent être gardées un an[B 49], alors que sur le projet Wikipédia francophone, l'adresse IP des éditeurs connectés est confidentiellement gardées au niveau des serveurs informatiques pendant trois mois seulement pour être ensuite perdues à jamais[B 50].

Comme dernière option enfin, il est aussi possible de créer un compte utilisateur dans lequel on dévoile sa propre identité. Cela représente alors un choix personnel qu'il faut assumer tout en gardant à l'esprit qu'une partie de sa vie s'expose dès lors au yeux du monde connecté et de façon potentiellement irréversible. On le sait, sur le Web toute information publique peut toujours être sauvegardée par un autre internaute et réapparaître quelque part sur la toile après effacement. Les vidéos interdites de diffusion sur le Net, qui disparaissent et apparaissent sans cesse d'une page à l'autre en est un bonne exemple. Ceci dit, afficher sa réelle identité offre aussi l'avantage d'assurer la paternité de ses écrits et donc de les protéger d'un risque de plagiat tout en les publiant dans la plupart des cas[N 12] sous une licence CC.BY.SA qui les protégera d'une éventuelle récupération et mise sous copyright. Un tel choix enfin, peut aussi répondre à des obligations d'ordre déontologique liés au cadre d'une recherche scientifique par exemple.

C'est donc ainsi que le 26 février 2011, jour du début de mon observation participante au sein de l'espace numérique Wikimédia, j'ai décidé de crée un compte affichant mon nom et prénom pour me décrire ensuite brièvement sur ma page utilisateur[B 51]. Au fil du temps cette petit description est devenue une présentation complète de ma personne suivie de la liste exhaustive de mes écrits et activités réalisé au sein ou en relation avec le Mouvement Wikimédia. Cette idée m'est apparue petit en pensant qu'il serait bon pour ma recherche d'établir une collecte de liens attestant mes observations participante tout en informant la communauté wikimédienne de mon niveau d'implication au sein du mouvement. A terme, j'ai maintenu deux pages utilisateur distincte, une première sur le site de la Wikiversité francophone où je répertorie tous mes travaux écris réalisés depuis mes études de secondaire de qualifications techniques et une autres pour tous les autres projets de la fondation où je répertorie l'entièreté de mes activités en lien avec le mouvement Wikimédia.

Maintenant, avoir un compte sous identité propre n’empêche pas la création ou le maintient d'un ou de plusieurs comptes anonymes. Cependant, il est recommander par un grand nombre de Wikipédiens de signaler que les différents comptes sont utiliser par une seul personnes sans quoi il y a un risque de se voir accusé d'utilisateur de faux-nez ou autrement dit d'utiliser plusieurs comptes pour tromper les autres Wikipédiens pour voter plusieurs fois, lancer des accusations sans se faire identifier ou encore contourner un blocage de compte utilisateur[B 52]. On parlera aussi sur Wikipédia de compte à objet unique (répondant à l'acronyme CAOU dans le jargon Wikipédien)[B 53] lorsque ce dernier est utiliser uniquement lors d'une intervention limitée et uniquement sur un sujet ou une cause unique.

Autre possibilité encore, il est toujours possible aussi d'éditer les projets Wikimédia en prenant le soin de se déconnecter de tel sorte à ne pas être identifier, ni de son vrai nom, ni de son pseudo par les autres utilisateurs. Pour l'avoir fait à une occasion ou l'autre, et souvent même de façon distraite en oubliant de me connecter, j'imagine que la pratique ne doit pas être rare et qu'elle peut permettre de porter rapidement un acte sans qu'il soient lié à son compte utilisateur.

En fin de compte, toutes ces options et dispositions garantissent donc une gestion « à la carte » du respect de la vie privée des acteurs wikimédiens et de leurs données à caractère personnelles. Elle permettront aussi à certains utilisateurs situés dans des pays sujet à la censure des projets Wikimédia et à la répression de leurs utilisateurs de se connecter via des réseaux privés virtuels sans risquer de dévoiler ni leur identité ni l'adresse de la connexion étrangère par lequel ils passent pour avoir accès au sites.

Une dernière chose important à retenir sera que toute les informations fournies par les utilisateurs, sur leurs pages de présentations, lors de discussion, ou sur d'autres endroits et lors d'autres types d'activités, sont elles aussi placées sous licence créative commons CC.BY.SA. Par conséquent, elles représentent donc des données directement utilisables par un chercheur sans autorisation nécessaires dès lors qu'il produira son travail sous licence CC.BY.SA. Dans la plupart des cas malheureusement, le respect de la clause copyleft est soit ignorée soit négligée par des chercheurs travaillant au départ du contenu de Wikipédia pour publier ensuite leurs travaux sous copyright ou sous une licence différente de celle appliquée sur les matériaux qu'il ont récupéré.

En produisant mes travaux de recherche au sein même d'un projet Wikimédia, je m'assurais donc d'être en conformité au niveau licence tout en me sentant libre d'exploiter sans retenue toutes les informations trouvées sur les site de la fondation. De plus et comme nous allons le voir à présent, ce choix me permettra aussi d'établir plus facilement un dialogue avec la communauté wikimédienne lors de la rédaction de mon travail, un peu à la manière de Tom Boellstorf, anthropologue qui dans son ethnographie de Second Life organisait des groupes de discussion dans sa maison virtuelle baptisée « Ethnographia » (Boellstorf, 2013, p.148 )[B 54]. Une occasion unique quelque part de conjuguer le point de vue « émique » des acteurs à ma propre production épistémique (Olivier De Sardan, 2008, p.105)[B 13].

Rédiger sa recherche dans un processus dialogiqueModifier

L'écriture dialogique en socio-anthropologie n'est pas un concept nouveau. Un anthropologue tel que Mondher Kilani en parlait déjà dans les années nonante en citant pour exemple les écrits de Philippe Descola (2006)[B 27], de Jeanne Favret-Saada (1977)[B 55] et les siens (Kilani, 1992)[B 56]. Il décrit sa propre expérience comme telle : « Mon texte n'est pas l'évocation d'une expérience subjective irréductible. Il est autant le produit d'une "vérité" négociée avec les oasiens qu'une construction explicitement adressée à un public lointain pour lequel je reconstruis les différents contextes de cette négociation » (Kilani, 1994, p.53)[B 57]. Plus récemment, Frédéric Laugrand, actuel directeur de mon laboratoire de recherche mettra au point système d'atelier de transmission intergenérationnelle des savoirs (ATIS) visant à une co-construction des savoirs entre des chercheurs et des participants dans une dynamique de transmission à destination des jeunes par le « faire comme si » afin d'aboutir à la production de document sous forme de verbatims ultimement validés par les participants (Laugrand, à paraitre)[B 58].

Dans le cas de ce présent travail, il ne sera pas question d'atelier ou de production collective du savoir, mais bien d'une négociation tel qu'exprimée par Kilani dans une thèse de doctorat attendue comme une épreuve qualifiante se devant d'être écrite par un seul auteur. En raison de cette contrainte institutionnel, la co-construction des idées devra clairement être séparée de l'écriture du texte, même si des retouches au niveau orthographique ou syntaxique seront toujours les bienvenues. Il sera donc bien question d' « une écriture dialogique plaçant le témoignage personnel et la voix des autres au centre du récit anthropologique » (Kilani, 1999, p.101)[B 59] mais en gardant bien à l'esprit que ces autres ne seront en aucun cas les auteurs de ce récit. Il me faut donc expliquer à présent comment j'ai exploité le dispositif socio-technique mis en œuvre au sein des projets Wikimédia pour écrire de manière dialogique ma thèse de doctorat.

Pour ce faire, revenons tout d'abord sur la description d'un contexte tout à fait favorable à une écriture dialogique et participative. Wikipédia comme tous les sites éditoriaux soutenus par le mouvement Wikimédia sont des espaces collaboratifs au sein des quels, le partage du savoir par les éditeurs aguerris finit par répondre à des gestes anodin d'édition et de surveillance réciproque. Par exemple, lorsque j'ai consulté l'article « Science ouverte » dont il était question précédemment, je n'ai pas hésité à reformuler la phrase d'introduction en laissant pour résumé : « Reformulation de la première phrase en vue d'une meilleure compréhension. »[W 39] . Une fois ma modification publiée, elle devient alors visible sur une page « diff »[N 13] où sera affiché les différences entre le contenu de l'article avant et après l'édition. Apparaît surligné dans le cadre de gauche ce qui a été supprimé et en gras dans le cadre de droite ce qui a été ajouté (voir fig. 1.7 ci-dessous).

 
Fig. 1.7 Capture d'écran de la page de Wikipédia « Science ouverte » affichant les différences apportées par ma modification de la phrase d'introduction.

Dès sauvegarde de la modification, cette page « diff » sera alors notifiée sous forme dans la liste de suivit de tous les utilisateurs enregistrés qui auront cliqué sur la petite étoile située entre l'onglet « Voir l'historique » et le cadre « Rechercher dans Wikipédia ». Cette liste de suivit ressemble à une page historiques présentée précédemment dans laquelle sera affiché par ordre chronologique toutes les modifications faites aux articles qu'un utilisateur à décidé de suivre en cliquant sur la petite étoile (voir fig. 1.8 ci-dessous). Les utilisateurs qui auront configurer adéquatement leur système de notification dans le menu de leurs préférences utilisateur recevront en plus de leur liste de suivit, ce lien vers la page « diff » dans un courrier électronique.

 
Fig. 1.8 Capture d'écran de la page de suivit utilisateur Wikipédia.

Au départ de ce dispositif technique, une dimension dialogique apparaîtra dès lors qu'il y aura divergences d'opinions sur le contenu d'un article. Lorsque deux éditeurs sont en désaccord sur le contenu d'une page, la communauté attend d'eux qu'ils cliquent sur l'onglet « Discussion » présent en haut de toutes les pages des projets Wikimédia. De cette manière, il se rendrons sur une page unique à chaque article dans laquelle chaque protagoniste pourra alors argumenter ses souhaits ou objections au sujet de l'article.

Dans ce même ordre d'idée, j'invite donc sur Wikiversité le projet dans lequel je rédige ma thèse, toutes personnes désireuses d'entrer en dialogues sur le contenu de mes recherche a s'exprimer sur différentes pages de discussion. Soit sur un premier espace de discussion principale[B 60] portant sur l'ensemble de ma thèse existe et bénéficiant d'un système de discussions structurées qui simplifiera les échanges pour les personnes non initiée à l'écrire du wikicode, soit sur d'autres pages de discussions associées à chaque chapitre de ma thèse et rendue visible et accessible par un hyperliens « [ Réagir au contenu de ce chapitre ] » situés en dessous du titre de chaque chapitre. En plus de nourrir ma propre autocritique, ces pages de discussions toujours accessibles aux internautes qui consulteront mon travail directement sur le Web, leurs permettrons à leur tour d’aiguiser leur propre esprit critique sur le contenu de mon travail.

Dans le but d'inciter les acteurs du mouvement à entrer en dialogue au niveau de ma recherche, je posterai régulièrement à la clôture de chaque chapitre des messages d'invitations au niveau des principaux espaces de discussions existant au sein du mouvement Wikimédia. A titre d'exemple, un premier message titré « Avis de travail en cours »[W 40] fut déposé dans le bistro de Wikipédia[N 14] le 31 mai 2019 et reçu pour réactions les commentaires repris ci-dessous :

Bonjour,

J'ai entamé la rédaction d'une thèse de doctorat publiée sur Wikiversité et portant sur le mouvement Wikimédia. Le premier chapitre de ce travail consacré à la méthodologie est actuellement prêt à être relu par les personnes actives au sein du mouvement. La mise en forme du texte n'est pas terminée et l'orthographe doit y être déplorable, mais j'aimerai le soumettre à réaction avant un prochain rendez-vous avec mon comité d'accompagnement dans le cadre d'une épreuve de confirmation. J'invite donc toutes les personnes intéressées a réagir librement sur la page de discussion consacré au chapitre. Si le cœur vous en dit, vous pouvez aussi corriger l'une ou l'autre faute d'orthographe durant votre lecture. Je vous en serais très reconnaissant. En vous remerciant d'avance et vous souhaitant une belle journée à tous. Bien cordialement, Lionel Scheepmans Contact Désolé pour ma dysorthographie, dyslexie et "dys"traction. 31 mai 2019 à 01:43 (CEST)

Intéressant, mais, à part l'orthographe, qui écrit la thèse, le doctorant ou la communauté Wikipédia ? - Siren - (discuter) 31 mai 2019 à 14:12 (CEST)
Bonjour Siren, Pour répondre à la question : Au niveau de des mots et des phrases, c'est le doctorant. Au niveau de la connaissance et des idées, c'est le doctorant et la communauté, celle de Wikipédia mais aussi celles de tous les projets soutenu par la fondation. Si la question est posée, c'est sans doute que les choses ne sont pas assez claire. Je vais donc tenter de reformuler les choses de façon plus explicite. D'ailleurs cette présente interaction entre nous illustre déjà en partie l'idée d'une construction dialogique de la connaissance. Dans le cadre de mon doctorat, elle ne peut malheureusement pas être similaire à ce qui se passe sur Wikipédia. Ce travail débouche sur un diplôme, et dans le monde académique qui m'entoure, pour se voir attribuer le titre de docteur, il faut défendre seul une thèse réalisé en solo. Ceci dit Jimbo Wales a reçu de mon université le titre de docteur honoris causa, sans avoir écrit aucune thèse. Donc voilà, il y a bien d'autres personnes encore qui en savent bien plus que moi sur le mouvement Wikimédia et ce serait donc idiot et présomptueux de ma part de ne pas les inviter à entrer en dialogue autour de l'écriture de ma thèse. Déjà un grand merci pour les corrections orthographique et une belle fin de journée ! Lionel Scheepmans Contact Désolé pour ma dysorthographie, dyslexie et "dys"traction. 31 mai 2019 à 23:45 (CEST)
Ouaaah, je vais faire un tour par désoeuvrement sur cette page, et chtonk ! scotch. Absolument passionnant, ce truc, je recommande fortement la lecture ! Alors, évidemment, comme toutes les thèses dans un domaine pas mien, c'est tellement concentré que pour mon pauvre esprit va falloir un tit moment pour tout absorber, mais déjà des réflexions fusent.
Par exemple j'adore l'idée de base que l'objet de recherche, ancré dans la vraie de vraie réalité, met en forme les méthodologies et pas le contraire, ce qui est pourtant normalement ce qu'on nous enseigne. Je suis bien d'accord pourtant, nos tendances à déterminer des cadres stricts, bien léchés, universels etc. ça vient d'une époque (disons depuis le XVIIIème) où on va favoriser la création de catégories avant même de mettre des objets dedans, une volonté de tout régenter, en quelque sorte, de tout classer et universaliser, de produire des cadres vides. Très Newtonien. Peut-être lié à l'ensemble des représentations du temps (le milieu temporel), chais pas.
J'aime aussi, intuitivement, la réflexion sur l'imaginaire et sa force de construction ! Un dernier point sur le premier chapitre (je vois qu'il y a eu plein d'ajouts), il est dit que les sciences sociales ne prétendent pas à définir un ensemble de paramètres absolus qui rendent les expériences reproductibles, contrairement aux sciences autres, dites dures. Mais à mon avis, dans les autres sciences non plus. On y prétend, on prétend faire reproductible, mais c'est juste un outil utile. Les paramètres y sont soumis aux mêmes différences, simplement les sciences dures tendent aussi à des applications et donc veulent être opérationnelles. Un peu comme si on faisait un raisonnement en coupant le chemin à faire en petites étapes (comme Descartes) pour atteindre le but, mais qu'on est bien conscient que le chemin en tant que tel n'existe pas, c'est nous qui l'avons créé pour résoudre le problème.--Dil (discuter) 31 mai 2019 à 23:57 (CEST)
Merci pour ce retour encourageant Dil ! Lionel Scheepmans Contact Désolé pour ma dysorthographie, dyslexie et "dys"traction. 2 juin 2019 à 01:42 (CEST)»

En plus des forums de discussion, j'utiliserai aussi le système de notification Echo mis en place au sein de l'espace numérique Wikimédia. Ce système permet de prévenir un utilisateur enregistré à partir de n'importe quelle page des sites Wikimédia. Cette notification se fait soit par courriel quand la fonction a été activée par l'utilisateur, soit par message dès que ce dernier se connectera à n'importe quel site Wikimédia.

Concrètement, il me suffit par exemple au sein de ce présent texte que je suis en train d'écrire sur Wikiversité de produire l'hyperlien : « Psychoslave » pour que l'utilisateur répondant au pseudonyme « Psychoslave » soit averti que je le mentionne ici. De la sorte, il saura que je désire attirer son attention sur cette page, et dans ce cas-ci, le remercier de l'intérêt qu'il porte sur mes travaux. Pour ne pas attirer son attention, j'aurai pu tout aussi bien écrire son nom d'utilisateur sans créer d'hyperlien comme je l'ai fait dans les signature de la discussion repris ci-dessus. Sans notification, Psychoslave devra alors faire une recherche laborieuse à l'aide d'un moteur de recherche interne ou externe à Wikiversité pour savoir que je parle de lui. Au contraire, quand je le notifie, il recevra dans sa boite mail et/ou dans son système de notification un hyperlien qui lui permettra d'accéder directement aux propos que j'ai tenu sur lui, de tel sorte à ce qu'il puisse régir à ceux-ci en manifestant par exemple un éventuel désaccord.

Pour aller encore plus loin dans le partage et la participation, j'ai aussi eu l'idée de créer le Laboratoire d'étude du mouvement Wikimédia[B 61], sur Wikiversité dans lequel j'invite tout un chacun, à s'investir dans l'étude du mouvement Wikimédia. Un tel espace me permet de partager publiquement tout un ensemble de ressources découvertes lors de mes travaux de recherche mais qui ne peuvent trouver leur place dans ma thèse de doctorat. Parmi ces ressources figurent notamment, un état de l'art francophone sur le mouvement Wikimédia qui sera repris en annexe de ce travail, mais aussi un répertoire des acteurs du mouvement et de nombreuses listes d'hyperliens pointant vers des sources d'informations statistiques ou des sources et outils d'analyse divers. J'avais aussi pour espoir d'être rejoint par d'autres personnes intéressées par mon sujet d'étude, mais à ma grande déception, ce sujet ne semble pas plus intéresser les internautes que les étudiants de master de mon université.

Tout ceci étant fait, je devais encore au final m'assurer d'être capable de maîtriser un minimum le langage de mes interlocuteurs. Joseph-Marie de Gérando, l'un des précurseurs de l'anthropologie moderne, n'écrivait-il pas dans le journal de la société des observateurs de l'homme : « Le premier moyen pour bien connaître les Sauvages [expression courante de son époque], est de devenir en quelque sorte comme l'un d'entre eux ; et c'est en apprenant leur langue qu'on deviendra leur concitoyen. » (de Gérando, 1800, p.13)[B 62] ?

Avec plus de 300 versions linguistique de Wikipédia, le mouvement Wikimédia apparaît comme un espace de rencontre extrêmement cosmopolite et polyglotte. Heureusement pour moi, ma maîtrise de l'anglais, lingua franca universel pratiquée au sein du mouvement s'est avérée suffisante pour communiquer sur les projets en ligne multilingues et durant les rencontres internationales. Cependant, dans l'espace numérique Wikimédia, la connaissance du langage naturel ne suffit plus. Pour participer aux discussions sur les pages hébergée par le logiciel MediWiki il faut en effet appréhender le wikicode appelé aussi wikitexte qui permet de définir la mise en forme du texte. On peut s'en sortir dès le début, mais si on en juger l'affichage en wikicode de la discussion reprise quelques paragraphes on réalise que cela peut être déconcertant au premier abord :

Bonjour, <br> J'ai entamé la rédaction d'une thèse de doctorat [[v:Recherche:Ce_que_le_mouvement_Wikimédia_nous_apprend_sur_l'Homme_et_la_Société_globalisée|publiée sur Wikiversité]] et portant sur le mouvement Wikimédia. [[v:Recherche:Ce_que_le_mouvement_Wikimédia_nous_apprend_sur_l'Homme_et_la_Société_globalisée/Innovations|Le premier chapitre de ce travail]] consacré à la méthodologie est actuellement prêt à être relu par les personnes actives au sein du mouvement. La mise en forme du texte n'est pas terminée et l'orthographe doit y être déplorable, mais j'aimerai le soumettre à réaction avant un prochain rendez-vous avec mon comité d'accompagnement dans le cadre d'une épreuve de confirmation. J'invite donc toutes les personnes intéressées a réagir librement sur [[v:Discussion Recherche:Ce que le mouvement Wikimédia nous apprend sur l'Homme et la Société globalisée/Innovations|la page de discussion consacré au chapitre]]. Si le cœur vous en dit, vous pouvez aussi corriger l'une ou l'autre faute d'orthographe durant votre lecture. Je vous en serais très reconnaissant. En vous remerciant d'avance et vous souhaitant une belle journée à tous. Bien cordialement, [[User:Lionel Scheepmans|Lionel Scheepmans]] <sup><big>✉ </big> [[User talk:Lionel Scheepmans|Contact]]</sup> <sub>Désolé pour ma [[w:dysorthographie|dysorthographie]], [[w:dyslexie|dyslexie]] et [[wikt:distraction|"dys"traction]].</sub> 31 mai 2019 à 01:43 (CEST) :Intéressant, mais, à part l'orthographe, qui écrit la thèse, le doctorant ou la communauté Wikipédia ? - [[Utilisateur:Siren|<font color="blue">Siren</font>]] - [[Discussion Utilisateur:Siren |(discuter)]] 31 mai 2019 à 14:12 (CEST) ::Bonjour [[Utilisateur:Siren|<font color="blue">Siren</font>]], Pour répondre à la question : Au niveau de des mots et des phrases, c'est le doctorant. Au niveau de la connaissance et des idées, c'est le doctorant et la communauté, celle de Wikipédia mais aussi celles de tous les projets soutenu par la fondation. Si la question est posée, c'est sans doute que les choses ne sont pas assez claire. Je vais donc tenter de reformuler les choses de façon plus explicite. D'ailleurs cette présente interaction entre nous illustre déjà en partie l'idée d'une construction dialogique de la connaissance. Dans le cadre de mon doctorat, elle ne peut malheureusement pas être similaire à ce qui se passe sur Wikipédia. Ce travail débouche sur un diplôme, et dans le monde académique qui m'entoure, pour se voir attribuer le titre de docteur, il faut défendre seul une thèse réalisé en solo. Ceci dit Jimbo Wales a reçu de mon université le titre de docteur honoris causa, sans avoir écrit aucune thèse. Donc voilà, il y a bien d'autres personnes encore qui en savent bien plus que moi sur le mouvement Wikimédia et ce serait donc idiot et présomptueux de ma part de ne pas les inviter à entrer en dialogue autour de l'écriture de ma thèse. Déjà un grand merci pour les corrections orthographique et une belle fin de journée ! [[User:Lionel Scheepmans|Lionel Scheepmans]] <sup><big>✉ </big> [[User talk:Lionel Scheepmans|Contact]]</sup> <sub>Désolé pour ma [[w:dysorthographie|dysorthographie]], [[w:dyslexie|dyslexie]] et [[wikt:distraction|"dys"traction]].</sub> 31 mai 2019 à 23:45 (CEST) ::: Ouaaah, je vais faire un tour par désoeuvrement sur cette page, et chtonk ! scotch. Absolument passionnant, ce truc, je recommande fortement la lecture ! Alors, évidemment, comme toutes les thèses dans un domaine pas mien, c'est tellement concentré que pour mon pauvre esprit va falloir un tit moment pour tout absorber, mais déjà des réflexions fusent. :::Par exemple j'adore l'idée de base que l'objet de recherche, ancré dans la vraie de vraie réalité, met en forme les méthodologies et pas le contraire, ce qui est pourtant normalement ce qu'on nous enseigne. Je suis bien d'accord pourtant, nos tendances à déterminer des cadres stricts, bien léchés, universels etc. ça vient d'une époque (disons depuis le XVIIIème) où on va favoriser la création de catégories avant même de mettre des objets dedans, une volonté de tout régenter, en quelque sorte, de tout classer et universaliser, de produire des cadres vides. Très Newtonien. Peut-être lié à l'ensemble des représentations du temps (le milieu temporel), chais pas. :::J'aime aussi, intuitivement, la réflexion sur l'imaginaire et sa force de construction ! Un dernier point sur le premier chapitre (je vois qu'il y a eu plein d'ajouts), il est dit que les sciences sociales ne prétendent pas à définir un ensemble de paramètres absolus qui rendent les expériences reproductibles, contrairement aux sciences autres, dites dures. Mais à mon avis, dans les autres sciences non plus. On y prétend, on prétend faire reproductible, mais c'est juste un outil utile. Les paramètres y sont soumis aux mêmes différences, simplement les sciences dures tendent aussi à des applications et donc veulent être opérationnelles. Un peu comme si on faisait un raisonnement en coupant le chemin à faire en petites étapes (comme Descartes) pour atteindre le but, mais qu'on est bien conscient que le chemin en tant que tel n'existe pas, c'est nous qui l'avons créé pour résoudre le problème.--[[Utilisateur:Dilwenor46|Dil]] ([[Discussion utilisateur:Dilwenor46|discuter]]) 31 mai 2019 à 23:57 (CEST) ::::Merci pour ce retour encourageant [[Utilisateur:Dilwenor46|Dil]] ! [[User:Lionel Scheepmans|Lionel Scheepmans]] <sup><big>✉ </big> [[User talk:Lionel Scheepmans|Contact]]</sup> <sub>Désolé pour ma [[w:dysorthographie|dysorthographie]], [[w:dyslexie|dyslexie]] et [[wikt:distraction|"dys"traction]].</sub> 2 juin 2019 à 01:42 (CEST)»

Pour la suite et pour peut que l'on tient à comprendre pleinement les enjeux du numérique, c'est aux langages informatiques utiliser dans les projets Wikimédia qu'il faut s'attaquer. Sans une certaine maîtrise du vocabulaire et la grammaire HTML, CSS, JavaScript, PHP et Lua, il m'aurait été difficile en effet de dialoguer avec les acteurs impliqués dans la gestion technique des espaces numérique utilisés par le mouvement Wikimédia. Aussi faire l'impasse sur la connaissance du code informatique me semblait être une erreur fatale, au vue de ce qu'écrit Lawrence Lessig, au sujet du code informatique dans sont célèbre article intitulé : « Code is law » (2000)[B 63] :

« Ce code, ou cette architecture, définit la manière dont nous vivons le cyberespace. Il détermine s’il est facile ou non de protéger sa vie privée, ou de censurer la parole. Il détermine si l’accès à l’information est global ou sectorisé. Il a un impact sur qui peut voir quoi, ou sur ce qui est surveillé. Lorsqu’on commence à comprendre la nature de ce code, on se rend compte que, d’une myriade de manières, le code du cyberespace régule.» (Lessig traduit par Kauffman, 2010)[B 64]

Quand on pense au nombre de gens capables de le comprendre ce code au sein d'un monde où bientôt tout le monde se laissera guider par son smartphone, ce genre d'affirmation peu faire froid dans le dos. Elle impose au final de ce questionner sur l'avenir des sociétés face à une révolution numérique quelque peut débridée qui ne semble pas prête à vouloir s'arrêter demain. En tant que recherche en socio-anthropologie numérique je me sens donc investi d'une réflexion prospective sur l'avenir des sociétés. Une démarche cadre parfaitement avec les habitudes du laboratoire d'anthropologie prospective dans lequel je suis actif, redevable et reconnaissant.

S'inscrire dans une démarche d'anthropologie prospectiveModifier

L'expression écrite « anthropologie prospective » semble être apparue pour la première fois en 1888 dans un cours de George Vacher de Lapouge (1888, p.29)[B 65], mais le concept à proprement parlé d'« anthropologie prospective » fut créés par Gaston Berger (1956)[B 66]. « Dès 1955, il trace les contours d'une méthode nouvelle [la prospective] qui réconcilie savoir et pouvoir, finalités et moyens, en donnant à l'homme politique la possibilité de transformer sa vision de l'avenir en actions, ses rêves en projets. » (Durance, 2008, p.13)[B 67]. Au sein d'une humanité encore inconsciente d'un réchauffement climatique naissant, Gaston Berger observait déjà une dangereuse accélération :

« L'homme est devenu capable d'actes irréversibles (Berger, 1960a)[B 68]. Par ailleurs, cette accélération n'affecte pas tout, ni tout le monde, de la même façon ; des " décalages ", des tensions, apparaissent un peu partout, qui renforcent encore ce sentiment de transformation du monde (Berger, 1957a)[B 69]. » (Id.)[B 67].

Définie par son auteur comme science de « l'homme à venir (Berger, 1956b)[B 70]» (Durance, 2008, p.17)[B 67], l'anthropologie prospective aura donc pour objet d' « élaborer de nouvelles formes d'études prospectives, qui auraient comme sujet les différentes situations dans lesquelles l'homme pourrait se trouver dans l'avenir [...] Ces études devront s'attacher à dégager les structures profondes des phénomènes, puis faire jouer l'imagination pour esquisser les premier schémas des situation à venir » (Id.). Dans l'esprit de Gaston Berger, « Cette " mission " devra être confiée à des spécialistes de divers horizons (psychologie, sociologie, économiste, pédagogue, ingénieurs, médecin, statisticien, démographe, etc.). » (Id.)[B 67].

Afin de rassembler toutes ces disciplines un « Centre International de la prospective » fut créé en mai 1957, trois ans avant le décès de Gaston Berger qui en fut le premier président (Durance, 2008, p.19)[B 67]. D'autre centres naîtront ensuite sous la même impulsion, tel que le Centre d'études prospectives (Association Gaston-Berger)[B 71] ou encore le le centre d'anthropologie prospective de Rouen qui produira en 1973, une première et dernière publication[B 72] contenant les actes d'un premier colloque axé sur le thème « La psychanalyse d'aujourd'hui »[B 73] dans lesquels l'anthropologie prospective restera présenté comme un « projet d'unification et de synthèse » (Clancier, 1974, p.15)[B 74]. Pour la suite, Gaston Berger restera cité dans la littérature mais de moins en moins durant les vingt ans qui suivront son décès[B 75]. Le concept de « prospective » aura cependant marqué les esprits et lancé une mouvance qui se concrétisera notamment par la naissance club de Rome connu pour son rapport sur Les limites à la croissance (Meadows, 1972)[B 76], et ses préoccupation concernant une crise planétaire naissante.

Quant à l'anthropologie prospective, on n'en parlait déjà plus en 1979 dans un titre de la collection Que sais-je pourtant intitulé « La prospective » (Decouflé, 1979)[B 77]. Cependant, le concept réapparu soudainement en 2001, dans le titre de la revue Recherche Scociologique de l'Université Catholique de Louvain. Sous la direction de Mike Singleton (2001)[B 78], cette revue marquera les débuts d'un laboratoire d'anthropologie prospective (LAAP) dont je suis actuellement membre actif et quelque part héritier. L'anthropologie prospective, venait donc d'être réinventée quarante-cinq ans plus tard et de façon « inédite » (id., p.3)[B 78], comme le croyaient ses nouveaux fondateurs, ignorant à l'époque l’existence des travaux de Gaston Berger tombés dans l'oubli au cours des années 70. Un fait quelque peu amusant, puisqu'il s'agissait pour ces créateurs d'un acte de « réincarnation » (id., ), non pas de l'anthropologie de Gaston Berger, mais bien d'une anthropologie dont « on prédisait sa mort imminente » (Worsley, 1966[B 79] cité par Singleton, 2001, p.2)[B 78].

En faisant renaître l'anthropologie prospective, les créateurs de ce laboratoire ont aussi opté pour une transdisciplinarité (id., p.4)[B 78], et non plus un projet interdisciplinaire telle qu'elle avait été conçue par Gaston Berger lorsqu'il rassembla au sein de son projet différentes disciplines scientifiques. A contrario, la stratégie du laboratoire d'anthropologie fut de rassembler au sein d'une anthropologie comme unique discipline, des personnes originaires d'horizons scientifiques différents (droit, agronomie, histoire, économie, communication, astrophysique, etc.). Une deuxième stratégie consista ensuite à retrancher le fait anthropologique derrière un « fait d'anthropologues » (id., p.3) ou autrement dit, d'accorder plus d'importance et de reconnaissance aux travaux singuliers d'anthropologues qu'à l'anthropologie elle-même qui n'est dès lors plus perçue comme une pratique monolithique mais comme une posture commune.

Tant pour le LAAP (Hermesse, 2011)[B 80] que pour le centre de Gaston Berger (Durance, 2010, p.19)[B 81], faire de l'anthropologie prospective, c'est aussi adopter une posture à la fois réflexive et engagée. J'assumerai pour ma part le côté réflexif en adoptant par moment un style d'écriture auto-ethnographique (Hayano, 1979)[B 82], qui permettra aux lecteurs de se situer par rapport à mon vécu au sein du mouvement Wikimédia et donc aussi par rapport aux biais d’interprétation que ce vécu pourrait engendrer. Au niveau de l'engagement, il sera aussi très présent dans mon style d'écriture autant qu'il a été lors de mon observation participante où je n'ai pas hésité à me présenter à plusieurs reprise comme candidat dans divers conseil d'administration. Au niveau du style d'écriture, j'utiliserai donc la première personne du singulier pour exprimer mes propres propos et le discours direct pour les paroles prononcée par les acteurs.

Selon Mike Singleton enfin, « on ne fait pas de l'anthropologie prospective pour satisfaire sa curiosité théorique [...] mais pour activer l'énergie humaine » (Singleton, 2011, p.52)[B 83]. Je suivrai donc aussi ce dernier enseignement en me remémorant la lecture d'une ethnographie de Wikipédia dans laquelle la dernière citation reportait le fait que : « le problème avec Wikipédia, c'est que cela fonctionne seulement en pratique, en théorie cela ne fonctionne pas »[N 15] (Jemielniak, 2015, p.192)[B 84]. Pour mieux cerner ce paradoxe qui pourrait s'appliquer in fine à l'ensemble du mouvement Wikimédia, et pas seulement à son projet Wikipédia, passons à présent à une approche ethnographique plus approfondie de notre sujet d'étude.


Notes

  1. Bien que cette formulation soit ambiguë, on parle souvent de « travaux inédits » sur Wikipédia en référence à ce que la communauté anglophone nome de façon plus appropriée : « original research » que je traduirais pas l'expression travail de recherche original.
  2. Sur les projets éditoriaux Wikimédia, les administrateurs (aussi nommés sysop) sont des utilisateurs nommés par la communauté pour assurer la maintenance du site grâce à des outils techniques qui leur sont réservés et qui leur permettent de suspendre la publication de pages ou d'en empêcher l'édition aux autres utilisateurs, ou encore de bloquer un utilisateur malveillant, etc.
  3. Dans l'espace numérique des projets éditoriaux Wikimédia, chacune des pages des sites web possède une page de discussion associée qui permet aux lecteurs ou éditeurs de la page de dialoguer, de s'entretenir sur le choix du contenu de la page. D'autre part, chaque utilisateur enregistré au sein des projets bénéficie aussi d'une page de présentation et donc d'une page de discussion associée à cette page de présentation. Cette page de discussion représente dès lors un lieu où l'on peut déposer un message public à l'intention de l'utilisateur. C'est seul un moyen en fait d'écrire à un utilisateur quand on ne possède pas son adresse e-mail et que la fonction « envoyer un courriel » n'a pas été activée par ce dernier au niveau de ses préférences personnelles.
  4. Selon les projets éditoriaux Wikimédia et leurs versions linguistiques, il existe différentes façon de prendre des décisions collectives sur des changements majeurs qui pourraient toucher toute la communauté. Dans le cas précis du projet Wikiversité francophone, les prises de décisions sont faites sur des pages créées à cet effet, et dans lesquelles les membres de la communauté discutent en vue d'obtenir un consensus. Si nécessaire, et c'est souvent le cas, un vote sera organisé et les propositions seront acceptées dès lors qu'il y a plus de 75 % des votes en sa faveur. Pour pouvoir voter, il faut répondre à certains critères d'éligibilités des votants essentiellement déterminés sur base d'une certaine ancienneté et un minimum de participation au sein du projet.
  5. La classification décimale universelle a connu plusieurs éditions depuis sa création en 1905 par les deux juristes belges Paul Otlet et Henri La Fontaine fondateurs de l’Institut international de bibliographie.
  6. Le premier exemplaire de la revue Socio-anthropologie comme ceux qui suivront, sont disponibles en accès ouvert sur le portail de ressources électroniques en sciences humaines et sociales OpenEdition.org.
  7. Certaines informations récoltées par le logiciel MediaWiki sont en effet masquées pour des raison juridiques liées par exemple au copyright ou au respect de la vie privée.
  8. Pour une liste voulue exhaustive de ces sources d'informations statistiques sur le mouvement wikimédia, voir la section « source d'information » du laboratoire d'étude du mouvement Wikimédia.
  9. À noté que interprétation de ce graphique doit se faire en tenant compte que la courbe illustre l'addition du nombre d'apparition. Une position verticale signifie donc une grande apparition du mot tandis qu'une courbe parfaitement plate signifie que le mot n’apparaît pas durant cette période.
  10. L'information pourrait cependant ne plus être accessible au lecteur si entre temps elle a été masquée pour des raisons légales ou, chose peu probable, si le site a été victime d'actions malveillantes au niveau des serveurs. À noté enfin que le choix de la fondation d'ouvrir de nouveaux espaces en ligne reposant sur d'autres logiciels que MediaWiki fait disparaître la possibilité de consulter des pages d'historiques. C'est notamment le cas depuis la migration du site de la fondation Wikimedia depuis l'adresse foundation.wikimedia.orgvers l'adresse wikimediafoundation.org mais aussi depuis la création du Wikimedia space. Un archivage de ces deux sites reste cependant disponible sur le site https://archive.org/ du projet Internet Archive, mais représentera toujours une source d'information bien plus limitée que ce que peut offrir le logiciel MediaWiki.
  11. Certaines modifications peuvent être masquée pour des raisons légales suite à une plainte par exemple, mais ce cas de figure reste relativement rare.
  12. Dans certains cas comme sur le sites Wikidata et plus récemment sur Wikimédia commons, certaines contributions sont publiées sous licence CC0.
  13. Les wikipédiens comme les éditeurs actifs sur d'autres projets Wikimédia en général, aiment utiliser des acronymes ou autre raccourci syntaxique dans le but de rendre leur communication plus rapide.
  14. Le bistro Wikipédia est une sorte de forum centrale au projet utiliser pour partager des information d'ordre général ou pour notifier des discussions en cours sur d'autres espaces de discussion plus spécialisés.
  15. Texte original : The problem with Wikipedia is that it only works in practice. In theory, it can never work.

Références webographiques

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  2. « Wikipédia:Ce que Wikipédia n'est pas », dans Wikipédia, (lire en ligne)
  3. « Wikipédia:Projets frères », dans Wikipédia, (lire en ligne)
  4. « Wikiversité », dans Wikipédia, (lire en ligne)
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  7. « Wikiversité:Administrateur/Liste des administrateurs — Wikiversité », sur fr.wikiversity.org (consulté le 10 juin 2019)
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