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Voir et dire les couleurs

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L'usage des mots pour décrire les couleurs est lié à de nombreux phénomènes qui englobent la physique, la linguistique, la psychologie, la biologie, … 

Cette recherche va aborder les mots pour décrire comment on voit les couleurs et les nuances de couleurs de notre environnement.

Introduction

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Des mots et des couleurs ou comment passer du continu au discontinu

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La lumière est une onde électromagnétique caractérisée par sa longueur d'onde.

Le visible pour un humain va d'environ λ = 390 nanomètres (nm), vue comme du violet, à environ 780 nm, correspondant à un rouge. Le spectre visible est donc un ensemble continu de longueur d'onde et nous devons expliquer ce que nous voyons en utilisant des mots qui forment donc un ensemble discret et discontinu. La couleur devient alors pensable et représentable.

On a donc un spectre continu et il n’y a pas de frontière claire entre une couleur et la suivante. C'est notre pensée différenciatrice qui va créer le découpage entre toutes les différentes couleurs.

Aperçu Couleur Intervalle de longueur d'onde(nm)
Violet 380-450
Bleu 450-495
Vert 495-570
Jaune 570-590
Orange 590-620
Rouge 620-750

Partie I - Voir

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Espace de couleur de l’œil humain

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Le cortex visuel occupe le lobe occipital du cerveau et est chargé de traiter les informations visuelles. La voie ventrale (en mauve) est importante pour la reconnaissance des couleurs.

Au fond de l'œil, on trouve deux types de photorécepteurs : les bâtonnets qui sont sensibles à la luminosité et les cônes qui détectent les couleurs. On a en fait 3 sortes de cônes: certains cônes sont surtout sensibles dans le rouge, d'autres dans le vert et les derniers dans le bleu. Une couleur vue par l'homme est donc caractérisée par un point dans un espace à trois dimensions. Par le nerf optique, l’information, transformée en signal électrique, remonte de l’œil à la région du cerveau spécialisée dans le traitement de la couleur : le cortex.

 
vision de l’œil humain = Sensibilité spectrale des trois différents types de cônes dans la rétine
L’œil n’est pas très sensible au rouge et c’est donc le cerveau qui va devoir interpréter les signaux reçus.

Le message reçu par le cerveau est analysé et interprété. Les couleurs sont donc “interprétées” par le cerveau. C'est une tâche complexe car à partir de l’ensemble des messages reçus, le cerveau doit pouvoir retrouver les trois caractéristiques fondamentales de la couleur : la teinte (ou couleur proprement dite), la luminosité, et la saturation. Une couleur n'existe donc pas de manière objective : elle n'existe que lorsqu'elle est perçue et interprétée par notre cerveau.

 
Les anomalies de l’œil pour voir les couleurs
  1. on peut avoir la vision de trois couleurs fondamentales, mais la courbe spectrale est très déformée par rapport à la moyenne (trichromatisme anormal). En général, c’est la vision des couleurs rouge et rouge orangé qui pose des problèmes.
  2. Le daltonisme
2.1. le sujet ne voit plus que deux des couleurs fondamentales. Il présente une cécité totale soit au vert, soit au rouge. (dichromatisme)
2.2. le sujet ne perçoit le monde qu’en noir, gris et blanc (achromatisme). C'est extrêmement rare.
Le tétrachromatisme des humains

Il a été suggéré que certaines personnes pouvaient porter des variations pigmentaires différentes susceptibles d’en faire des tétrachromates. Le quatrième type de cônes serait sensible aux oranges[1].,[2],[3].


On constate donc que tout le monde ne perçoit pas la même chose quand on parle de la couleur d'un objet. Les pathologies, l'âge, le sexe, ... vont influencer la vision de la couleur.


La luminance des couleurs

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L’œil humain est très sensible à une variation d'intensité lumineuse dans les bleus (on distingue une variation d'environ 1/250)
en revanche, pour le rouge, on détecte seulement une différence de luminance d'environ 1/50.

Ce que voient les animaux

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comparaison de la vision du chien et de l'humain

La plupart des mammifères ont seulement deux types de cônes.

Les chiens voient donc principalement des jaunes, des bleus et des gris. Quand un humain voit un objet en rouge le chien perçoit l’objet en jaune. Le pourcentage bâtonnets / cônes de la rétine est supérieur chez le chien par rapport à l'homme, ce qui lui donne une meilleure vision nocturne.

Le chat est daltonien et ne va pas distinguer le rouge et le vert. Le rouge et le vert lui paraissent donc ternes et apparaissent pour lui plutôt comme un jaune pâle. En fait, le chat ne voit plutôt pas très bien (il est complètement myope) et c'est surtout son odorat et son ouïe qui en font un bon chasseur ainsi que sa vision nocturne.

Chez les oiseaux et les poissons, on trouve quatre pigments. Les pigments des cônes photorécepteurs supplémentaires détectent des longueurs d'onde d'énergie différente, dont les ultraviolets font parfois partie.

Partie II - La couleur - point de vue philosophique

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Nous croyons savoir ce qu'est une couleur mais les couleurs sont-elles dans le monde ou bien sont-elles des effets de nos appareils sensoriel et cognitif ?

Christophe Al-Saleh, dans son livre « Qu'est-ce qu'une couleur ? »[4] montre qu'il y a 6 réponses possibles:

3 réponses objectivistes
  • les couleurs sont des propriétés physiques
  • les couleurs sont des dispositions
  • les couleurs sont des occupants primitifs du monde
et 3 réponses subjectivistes
  • les couleurs sont des hallucinations
  • les couleurs sont des reflets de croyances qui peuvent être fausses
  • les couleurs sont des projections de nos esprits sur le monde

Pour Al-Saleh, la dernière réponse semble être la meilleure.

Partie III - Dire

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« Auf die Frage: "Was bedeuten die Wörter 'rot', 'blau', 'schwarz', 'weiβ' ? " können wir freilich gleich auf die Dinge zeigen, die so gefärbt sind, - aber weiter geht unsre Fähigkeit die Bedeutungen dieser Worter zu erklären nicht ! »
« À la question: "Que signifient les mots 'rouge', 'bleu', 'noir', 'blanc' ? " nous pouvons bien entendu montrer immédiatement des choses qui ont ces couleurs, - mais notre capacité à expliquer la signification de ces mots ne va pas plus loin ! »
Ludwig Wittgenstein, Bemerkungen über die Farben

Les couleurs

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L'implication des couleurs dans le langage est compliquée. Il faut déjà tenter de définir le nombre de couleurs ( qui peut être fini ou même éventuellement infini ). Même si on se limite aux couleurs dites « fondamentales », le nombre de ces couleurs varie. On a par exemple:

  • 7 couleurs pour Newton (7 est un nombre symbolique …)
  • 11 pour les linguistes (blanc, noir, rouge, vert, jaune, bleu, brun, gris, orange, violet et rose)
  • 6 pour Michel Pastoureau (blanc, noir, rouge, vert, jaune et bleu) car les autres couleurs (brun, gris, orange, violet et rose) seraient des « demi-couleurs »

On aura aussi des subdivisions en couleurs « primaires », « secondaires » et « tertiaires » :

 
Johannes Itten associe 3 primaires avec 3 secondaires (ou complémentaires) et 6 tertiaires pour donner 12 couleurs sur le cercle.

Le noir est-il une couleur ?

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Le noir ne fait pas partie du spectre visible des couleurs et il est en fait dû à l’absence de lumière. Cependant, le peintre va utiliser des pigments noirs sur ses toiles. Un pigment de couleur noire contient, en réalité, un mélange de plusieurs couleurs foncées pour s'approcher du noir mais le noir pur n'existe pas en peinture.

Quant au blanc, c'est un mélange des couleurs du spectre visible. Le noir et le blanc sont surtout des nuances qui modifient les couleurs mais au XXIe siècle, on peut affirmer comme le fait Michel Pastoureau dans son livre [*] : « Le noir est une couleur ».

[*] Michel Pastoureau, Noir, Histoire d'une couleur, éd. du Seuil (2008) et éd. Points (2014)

Universalité et spécificités culturelles

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Les caractères physiques du spectre visible sont identiques partout sur terre mais la physiologie de l'œil peut varier d'un individu à l'autre, en particulier, pour certaines maladies.

D'autre part, l'aspect culturel intervient pour désigner les couleurs et les langues n'opèrent pas les mêmes regroupements des teintes dans des champs chromatiques. Par exemple; pour une tribu qui vit dans la forêt les nuances de vert peuvent être importantes.

On a donc des variations qui ont une partie physiologique de la perception et une partie cognitive due à la façon d'observer l'environnement.

Reprenons l'exemple classique donné par H.A. Gleason dans son Introduction à la linguistique : La langue française distingue dans le spectre : l'indigo, le bleu, le vert, le jaune, l'orange et le rouge (6 couleurs) tandis que pour la langue chona, parlée en Zambie, on a 3 couleurs et dans la langue bassa, parlée au Libéria, on a 2 couleurs.


français

indigo bleu vert jaune orange rouge

chona

cipswuka citema cicema cipswuka

bassa

hui ziza
  • Gleason, henry allan jr. , Introduction à la linguistique, Larousse (1969)

La catégorisation des couleurs

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Nommer les couleurs est à l’interface entre le lexique et la perception. On peut se demander qu'elle est la dépendance ou l'indépendance du langage et des concepts.

L’interaction entre culture et cognition (Les fonctions cognitives sont les capacités de notre cerveau qui nous permettent notamment de communiquer et de percevoir notre environnement) a conduit à deux hypothèses:

  • une hypothèse « relativiste » ( dite aussi hypothèse Sapir-Whorf ) où le langage détermine la perception.
  • une hypothèse « universaliste » ( dite aussi Théorie des termes basiques ) où la perception détermine les couleurs.


1 - Hypothèse relativiste

L’hypothèse de Sapir-Whorf soutient que la façon dont on perçoit le monde dépend du langage. Au début des années 1960, les psychologues Roger Brown et Eric Lenneberg ont testé cette hypothèse à partir d'observations expérimentales et ils ont montré que le lexique des couleurs semblait avoir une influence réelle sur la perception et la mémoire de celles-ci par des locuteurs parlant des langues différentes. Dans l'hypothèse Sapir-Whorf, les catégories linguistiques (ici les termes de couleurs) influencent nos processus mentaux (ici notre perception des couleurs).


2 - Théorie des termes basiques

En 1969, B. Berlin et P. Kay ont montré qu'une langue peut posséder un maximum de 11 noms de couleurs « basiques ».

En étudiant la façon dont s'organisent les termes de couleurs dans plusieurs dizaines de langues, ils ont établi une structure commune et une hiérarchie des classifications de couleur. Leur analyse part de l'observation qu’il est possible d’identifier dans chaque langue des termes de couleurs dits « basiques », définis par le fait qu’ils s'agit de mots simples, fréquemment usités et pour lesquels on observe une grande concordance d’usage entre les locuteurs.

Ces 11 couleurs, classées par ordre d’importance, sont =

blanc, noir, rouge, jaune, vert, bleu, brun, gris, orange, violet et rose.
Il existe des langues qui n'utilisent aucun terme de couleur.
Si une langue n'a que 2 noms de couleurs, alors cela sera blanc et noir
Si une langue n'a que 3 noms de couleurs, alors cela sera blanc, noir et rouge
etc.

La théorie des termes basiques est une référence incontournable du rapport entre culture et cognition.

  • Brent Berlin and Paul Kay, Basic Color Terms: their Universality and Evolution, Berkeley and Los Angeles: University of California Press (1969). (ISBN 1-57586-162-3)
  • Yasmine Jraissati, Couleur, culture et cognition: Examen épistémologique de la théorie des termes basiques de couleur, Thèse de doctorat en sciences cognitives et philosophie, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS), 2009.

« World Color Survey » (WCS)

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La méthodologie du World Color Survey a été initiée dès 1976. Il s'agit de développer la théorie des termes basiques par l’établissement d’une base de données sur les différents lexiques de couleur du monde.

Le protocole WCS a évolué au cours du temps. Par exemple, le protocole peut se faire de la manière suivante :

- Tâche lexicale : les 330 couleurs de la carte Munsell sont montrées aux participants à qui il est demandé de les nommer le plus simplement possible.
- Tâche cartographique : les réponses des participants sont projetées sur la carte Munsell. On obtient ainsi les extensions des différents termes basiques identifiés.

Le concept de prototype

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Les noms des couleurs ne sont pas des concepts universaux et il faut définir des prototypes pour caractériser ces couleurs :

  • le prototype pourra être une nuance de la couleur considérée comme l'exemple typique par les locuteurs de cette langue (on parle alors de couleur focale)
  • le prototype pourra être un « objet » de la nature ; le prototype du bleu est alors le ciel et celui du vert, l'herbe.

Les mots en français

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On peut distinguer 3 classes de noms et adjectifs de couleur en français:

  • les termes primitifs (ou basiques) blanc, noir, rouge, jaune
  • les métonymies qui sont associées à un objet (par exemple, une matière colorante comme l' indigo, ou une fleur comme la couleur lilas)
  • les termes commerciaux, commémoratifs (par exemple, magenta était un nom commercial qui faisait référence à la bataille de Magenta) ou de fantaisie (puce ou cuisse de nymphe dans la mode).

Le concept de couleur chez les enfants

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Pour les jeunes enfants, il est difficile d'acquérir la notion de couleur. Il (ou elle) va dire un mot un peu au hasard comme par exemple : « les poules sont bleues. »

Thierry Pagnier (Université Sorbonne Nouvelle) a étudié le lexique associé aux cheveux et aux pelages chez des élèves de CE1 (7 à 9 ans). Les élèves parlent de cheveux jaunes ou rouges car les termes « roux » ou « bruns » sont absents de leur corpus.

Les lexies complexes sont quasi-absentes et le sens des teintes composées n’est pas toujours maitrisé comme le montre cet élève qui parle d'un « rose kaki ».

  • Thierry Pagnier, Quelle « langue de départ » avant la transmission scolaire de la « norme standard » ? La nomination des bruits, des odeurs et des couleurs., in Variétés, variation et formes du français, pages 295-309, sous la direction de Olivier Bertrand et Isabelle Schaffner, Éditeur : École Polytechnique, Collection : Linguistique et didactique (2011) ISBN 2-7302-1586-7

Continuum linguistique des couleurs

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Le continuum linguistique concerne des langues de mêmes origines.
On considère que les langues romanes ( Portugais, Espagnol, Français, Italien, Roumain, etc.) constituent un continuum territorial.

Le champ chromatique rouge en français se dira:

rojo en espagnol - rosso en italien - roșu en roumain - roge en occitan - roig en catalan - russ en lombard - roso en vénicien - rouche en picard - etc. - ruber en latin

Dans le cas du champ chromatique bleu en français, les gallo-romains avaient utilisé un mot d'origine germanique et on aura alors:

Blu en italien - Blau en catalan - Blö en lombard - Bliu en normand - Blau ou blu en occitan - Blu en vénicien - etc.

en revanche, on aura:

Azul en espagnol et en portugais - Albastru en roumain - Caeruleus en latin - …

Dans ce cas, on aura aussi des analogies dans des langues germaniques =

Blue en anglais - Blau en allemand - Blauw en neerlandais

La différence d’emploi des mots pour décrire les nuances définit tout un système de connotations.

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On est parfois devant le dilemme de choisir le bon terme pour décrire une couleur. Parfois les mots utilisés pour définir la couleur ont des connotations sexuelles et/ou sociologiques.

Devant un mur violet, si l’on dit:

Cette couleur lavande est magnifique.

ou

J’aime bien ce violet.

On peut ici penser que les locuteurs ne sont pas de même sexe et/ou de même rang social.

réagir aux couleurs en psychologie

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il est plus difficile de nommer la couleur du mot "rouge" lorsque celui-ci est imprimé en encre bleue que lorsqu’il est imprimé en encre rouge.
Exemple = Effet Stroop

Si on veut nommer la couleur dans laquelle est écrit chacun des mots du tableau suivant le plus rapidement possible, d’après l'effet Stroop, la première liste est plus facile à dire que la seconde où le mot et la couleur sont incongruents.

Vert Rouge Bleu Jaune Bleu Jaune

Bleu Jaune Rouge Vert Jaune Vert

Conclusion

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Voir et dire les couleurs est un processus complexe puisqu' il faut à partir de l'émission lumineuse exciter l’œil qui va envoyer des signaux électriques vers le cerveau qui va interpréter ce qu’il voit et ensuite notre cerveau va aller chercher dans son corpus un mot plus ou moins sophistiqué pour nommer la couleur.

Références

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  1. PDF - {en} - Jameson, K. A., Highnote, S. M., & Wasserman, L. M., « Richer color experience in observers with multiple photopigment opsin genes », Psychonomic Bulletin and Review, vol. 8, no  2, 2001, p. 244–261 [texte intégral lien PMID lien DOI]
  2. Reinhold Kliegl, John Simon WernerBackhaus, « Color vision, perspectives from different disciplines », Ed. Walter de Gruyter, , p. 115-116, section 5.5. (1998) ISBN 3-11-016100-1
  3. G. Jordan et J.D. Mollon, « Study of women heterozygote for colour difficiency », Vision Research, 33(11), p. 1495-1508 (1993)
  4. Christophe Al-Saleh, Qu'est-ce qu'une couleur ? , Librairie philosophique J. Vrin, Paris, (2013) ISBN 978-2-7116-2487-4

Annexes

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Couleurs du spectre
Longueur d'onde λ (nm) Champ chromatique Couleur Commentaire
380 — 449 Violet 445
449 — 466 Violet-bleu 455
466 — 478 Bleu-violet 470 indigo entre le bleu et le violet (Newton)
478 — 483 Bleu 480
483 — 490 Bleu-vert 485
490 — 510 Vert-bleu 500
510 — 541 Vert 525
541 — 573 Vert-jaune 555
573 — 575 Jaune-vert 574
575 — 579 Jaune 577
579 — 584 Jaune-orangé 582
584 — 588 Orangé-jaune 586
588 — 593 Orangé 590
593 — 605 Orangé-rouge 600
605 — 622 Rouge-orangé 615
622 — 700 Rouge 650