Recherche:Sur l’extension des genres grammaticaux en français/neutre

Sur le plan étymologique neutre vient du latin neuter : ni l’un, ni l’autre, indifférent, neutre, lui-même composé de ne et uter dont le sens exact varie selon l’emploi : interjectivement qui des deux ?, relativement celui des deux qui, indéfiniment l'un ou l'autre.

Les dictionnaires courants, entre autres propositions plus ou moins similaires, définissent ainsi le neutre grammaticale :

Dans certaines langues à trois genres, genre qui s'oppose au masculin et au féminin par des marques formelles; genre représentant souvent l'inanimé, un nom d'objet (en français, on qualifie de neutres des pronoms tels que rien, quelque chose, tout, quoi qui représentent des inanimés)[1].

Qui appartient à une catégorie grammaticale où ne se manifestent pas les formes du masculin et du féminin. […] se dit à l'égard des noms qui ne sont ni masculins, ni feminins. Les Latins ont trois genres, le masculin, le feminin, & le neutre. En François il n'y a point de noms neutres. A l'égard des verbes, il se dit de ceux qui ne sont ni actifs, ni passifs[2].

Se dit du genre grammatical qui, dans une classification à trois genres, s'oppose au masculin et au féminin. (Le neutre représente souvent le terme « non-animé » dans le genre naturel[3].)

La conception du neutre en opposition de deuxième articulation, après celle du féminin et du masculin regroupés, est donc largement répendue dans ces sources. Elle est dans la droite lignée de ce que proposait Denys de Thrace au deuxième siècle avant l’ère commune, qui par ailleurs comme déjà évoqué y mentionnait une troisième opposition constituée par le commun et une quatrième via l’épicène.

La place du neutre dans le réseau des oppositions consécutives de genre
Permière opposition Troisième opposition
Seconde opposition Fémin Masulin Commun
Neutre
Quatrième opposition Épicène

L'absence d'un neutre dans les grammaires officielles du français contemporain est d'autant plus marquant qu'on le retrouve dans de nombreuses autres langues. Suggestion par la géométrie de l’objet de courbes féminines ou de forme phallique mis à part, la sexualisation d'objets de toute évidence dépourvu d'une quelconque dynamique sexuelle, prise en pure synchronie, à de quoi surprendre. D’autant que même dans des langues possédant un neutre on trouve une sexualisation, ou tout du moins une assignation de genre grammatical, à de tels objets : die Maschine (la machine), der Mond (le lune, traduction littéral qui nous montre bien l'arbitraire du procédé), alors que ce qui sans nul doute se perpétue par une dynamique sexuelle se voit attribuer un neutre : das Pferd (le cheval), das Rind (le bovin), das Fräulein (la demoiselle), das Mädchen (la fille).

Probablement, une majorité des concepts que nous employons couramment pourrait se décliner en un neutre asexué : le nombre, la neige, le feu, le neutre, etc. Possiblement, cela pourrait ajouter une barrière conceptuelle aux tentations d'anthropomorphisme. En tout les cas cela offrirait une typologie de genre bien plus cohérente et évidente. Dans une certaine mesure, ce neutre existe déjà en français : pour peu qu'on le considère comme un homonyme de son pendant masculin, le il de « cet après midi, il pleut » ne désigne pas un masculin, mais bien un genre impersonnel[N 1]. De plus des pronoms personnels comme y et en sont généralement qualifiés de neutre ou tout au moins d’adverbiaux et donc invariable en genre[4].

S’il est usuel dans les grammaires classiques du français de présenter le neutre comme inexistant en synchronie, même en excluant les formes impersonnel du il, le français dispose bien de mots grammaticaux pour lesquels neutre semble un qualificatif tout fait approprié : ceci et cela[5]. Constat qui n’a pas échappé aux philologues, tel Gaston Paris qui dès 1894 publie un article sur Le pronom neutre de la 3e personne en français[6]. En 1910 le gouvernement français en ratifie l’enseignement dans un arrêté ministériel comme l’une des trois formes de genre de la langue française[7]. D’ailleurs, certains cours contemporain n’hésitent pas à présenter le neutre dans l’enseignement du français[8][9].

Christiane Marchello-Nizia résume la situation en 1989 en indiquant l’existence de deux pôles extrêmes, le premier se rangeant derrière la grammaire de Port Royal de 1660 qui proscrit le neutre, le second le reconnaissant pleinement qu’elle place en file de Gérard Moignet et de sa Grammaire de l'ancien français parut en 1976[10], la majorité oscillant entre ces deux bornes acceptant le neutre pour ceci et cela et la rejetant pour le il impersonnel.

Pronoms démonstratifs en français[N 2]
Type Singulier

Neutre

Singulier Pluriel
Masculin Féminin Masculin Féminin
Complet Indifférencié

ou distal

ce, c’, ç’

cela, ça

celui-là celle-là ceux-là celles-là
Proximal ceci celui-ci celle-ci ceux-ci celles-ci
Incomplet celui celle ceux celles

Outre l’aspect d’indication distancielle d’un objet quelconque, cela et ses variantes permet de désigner un être vivant dont on ignore la nature mais usuellement il ne remplace pas une personne, ce que peut exceptionnellement faire ceci par dérision : ceci, logée au rang des modestes chanteuses francophones, est Edith Piaf.

Le roman de Stephen King intitulé It, dans sa version originale est traduit par William Olivier Desmond en Ça. Si tout le monde n’apprécie pas la qualité des traductions de ce dernier qui en a l’exclusivité en français[11], il faut reconnaître que la traduction de ce titre reste d’une qualité acceptable. Pour rappel, le titre est éponyme d’une entité maléfique qui prend la forme des peurs les plus profondes de ses victimes. En anglais ce personnage monstrueux est généralement désigné par le pronom personnel neutre de la troisième personne. Il faut reconnaître que pour une telle créature, le trait personne est débattable, et par ailleurs ça conserve le caractère monosyllabique et digrammique de son pendant anglais it.

Mais généralement un énoncé comme ça me regarde n’est pas interprété comme une tierce personne me regarde, mais bien comme l’objet dont il est question me regarde.

Le il impersonnel, réservé aux verbes unipersonnels pour reprendre la terminologie de Gérard Moignet[5], constitue un cas où le pronom il désigne un neutre sans que cela semble trop causer d’objections, possiblement du fait de la relative confidentialité de cette analyse qu’il énonce ainsi :

Le pronom personnel il du verbe unipersonnel est donc le pronom de la personne d’univers, immanent au plan verbal, indétachable de la sémantèse […] ; il est impossible de faire varier ce pronom en genre et en nombre : la personne d’univers est neutre et non nombrable, le pronom ne symbolise aucun être, animé ou non, isolable de la sémantèse verbale et par là assimilable à un être agissant. Le phénomène n’est pas pensé comme pouvant avoir une causation extérieure à lui-même.

L’état de l’art permet de constater que les candidats ne manquent pas pour étendre à un pronom personnel neutre à la troisième personne, que ce soit en réactivant une pratique tombé en désuétude, comme al et el, cel, cest[12], ou des néologismes complets, comme do, lo, lu, o, ol, ols, ul, uls, um, uno, unu et bien d’autres décrits dans la section ultérieure exposant une chronologie des propositions d’évolutions graphiques et grammaticales du français.

Même en écartant ces propositions plus ou moins exotiques, il reste qu’un nombre relativement confortable de mots français sont aptes à servir de sujet neutre dans des énoncés courant. En revanche du côté des adjectifs pour s’y accorder, il semblerait que pis constitue l’unique terme contemporain pour lequel un consensus semble se dégager pour le qualificatif de neutre[13][14][15][16][17].

À consulter sur la même thématique les autres références afférentes au neutre de la troisième personne dans d’autres cas plus spécifiques que ceux traités ici[18][19][20][21][22][23][24][25].

  1. « NEUTRE : Définition de NEUTRE », sur www.cnrtl.fr (consulté le 20 décembre 2021)
  2. « neutre - Définitions, synonymes, conjugaison, exemples | Dico en ligne Le Robert », sur dictionnaire.lerobert.com (consulté le 20 décembre 2021)
  3. Éditions Larousse, « Définitions : neutre - Dictionnaire de français Larousse », sur www.larousse.fr (consulté le 20 décembre 2021)
  4. « Les pronoms compléments y et en », sur Parlez-vous French, (consulté le 30 mai 2021)
  5. 5,0 et 5,1 « Les pronoms neutres il/ce/ça; une comparaison de leurs emplois et de leur signifié | Fonds Gustave Guillaume » (consulté le 25 août 2021)
  6. Gaston Paris, « Le pronom neutre de la 3e personne en français », Romania, vol. 23, no  90, 1894, p. 161–176 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  7. Pierre Gay, « La question du neutre en français », Revue pédagogique, vol. 77, no  2, 1920, p. 105–113 [texte intégral (page consultée le 2021-08-25)]
  8. Ivan Bargiarelli, « Pronoms démonstratifs neutres : ce, ceci et cela (B1) », sur Le fle pour les curieux, (consulté le 25 août 2021)
  9. Laurent Camus, « Ce, ceci, cela », sur www.francaisfacile.com (consulté le 25 août 2021)
  10. Pol Jonas, « Gérard Moignet. — Grammaire de l'ancien français : morphologie, syntaxe. Paris, Klincksieck, 1973 (Initiation à la linguistique, sér. B, 2) », Cahiers de Civilisation Médiévale, vol. 20, no  78, 1977, p. 281–283 [texte intégral (page consultée le 2021-08-25)]
  11. « Stephen King en français: des décennies de mauvaises traductions », sur Communes, régions, Belgique, monde, sports – Toute l'actu 24h/24 sur Lavenir.net (consulté le 25 août 2021)
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  13. pis | Dictionnaire de l’Académie française | 9e édition
  14. « Banque de dépannage linguistique - Pis », sur bdl.oqlf.gouv.qc.ca (consulté le 3 janvier 2022)
  15. « pis - Définitions, synonymes, conjugaison, exemples | Dico en ligne Le Robert », sur dictionnaire.lerobert.com (consulté le 3 janvier 2022)
  16. « PIS : Définition de PIS », sur www.cnrtl.fr (consulté le 3 janvier 2022)
  17. « Masculin, féminin : et le neutre ? », sur Implications philosophiques, (consulté le 3 janvier 2022)
  18. Marguerite Guiraud-Weber, « La structure de la personne indéterminée : le sujet zéro en russe et le pronom on en français », Revue des Études Slaves, vol. 62, no  1, 1990, p. 197–209 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  19. Paul Garde, « Le pronom : grammaire ou lexique ? », Revue des Études Slaves, vol. 56, no  2, 1984, p. 171–179 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  20. Alain Rabatel, « La valeur de « on » pronom indéfini/pronom personnel dans les perceptions représentées », L'information grammaticale, vol. 88, no  1, 2001, p. 28–32 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  21. Francine Mazière, « «On» dans les dictionnaires », Faits de langues, vol. 2, no  4, 1994, p. 229–236 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  22. Laurent Danon-Boileau, « La personne comme indice de modalité », Faits de langues, vol. 2, no  3, 1994, p. 159–167 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  23. Anne Longuet Marx, « Des paradoxes du neutre », Communications, vol. 63, no  1, 1996, p. 175–184 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  24. Camille Chabaneau, « II. Sur lo, pronom neutre en provençal », Romania, vol. 7, no  26, 1878, p. 329–330 [texte intégral lien DOI (pages consultées le 2021-08-25)]
  25. Julie Abbou, Aron Arnold, Maria Candea, Noémie Marignier. Qui a peur de l'écriture inclusive? Entre délire eschatologique et peur d'émasculation : Entretien. Semen - Revue de sémio-linguistique des textes et discours, Presses Universitaires de l'Université de Franche Comté (Pufc), 2018, Le genre, lieu discursif de l’hétérogène, pp.133-151. ⟨hal-01779800


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